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Rachid Lahlou « L’humanitaire musulman, une vraie valeur ajoutée pour la France »



Il incarne la réussite d’une organisation française à référence musulmane, qu’il a mis 20 ans à bâtir, aujourd’hui présente dans une trentaine de pays. Rachid Lahlou, président du Secours islamique France (SIF), porte toujours ce dynamisme des premiers jours, car l’assistance humanitaire et la solidarité internationale ne sauraient s’épuiser. Au cœur de l’action, conversation avec un homme engagé.


© Frédéric Joli / 2012
© Frédéric Joli / 2012

Les 20 ans du SIF signent la réussite de l’organisation que vous avez fondée. Mais son existence ne montre-t-elle pas un échec : celui de ne pouvoir éradiquer la pauvreté ?

Rachid Lahlou : Les ONG de solidarité internationale ne prétendent pas pouvoir éradiquer la pauvreté dans le monde par leurs actions seules, car c’est l’affaire des États. L’humanitaire apporte l’aide d’urgence, soulage les personnes en souffrance, met en place des programmes de développement durable et défend leurs causes auprès des décideurs. Mais sans la contribution des États, des Nations unies et des bailleurs de fonds, les organisations humanitaires ne pourraient agir dans toutes les crises et travailler sur le long terme. Cependant, les ONG commencent à peser de plus en plus dans les décisions, grâce à leurs actions de plaidoyer. Le SIF a un service dédié au plaidoyer : l’accès à l’eau et l’assainissement, la sécurité alimentaire ainsi que l’enfance sont nos trois principaux axes d’intervention.

Quelles réussites du SIF citeriez-vous ?

R. L. : Un exemple parmi d’autres : en 2001, en Tchétchénie, le SIF a été parmi les rares organisations qui ont pris en charge une grande partie des réfugiés, leur apportant une aide complète (nourriture, eau et assainissement, médicale, hygiène…). Deux exemples plus récents : la Palestine et le Tchad. Au moment de la guerre en 2008, le SIF a été l’une des rares ONG à être présentes à l’intérieur de Gaza. La satisfaction n’est pas tant d’avoir pu apporter des colis aux Gazaouis que le fait d’avoir été avec eux dans ces moments extrêmes.

Et au Tchad, où plus de 70 % de la population n’a pas accès à l’eau...

R. L. : Présents depuis 5 ans, nous avons foré 400 puits dans la région de Ndjamena. Dans la capitale, on a installé sept châteaux d’eau à énergie solaire, un vrai  impact positif sur la population. L’écologie a été privilégiée : quelque 4 000 arbres ont été plantés autour de ces puits et de ces châteaux d’eau. Ces puits sont une réussite en ce sens que les communautés locales s’en occupent : la gestion, l’entretien, la réparation. Et on a ajouté la pédagogie, en exigeant que les femmes appartiennent aux comités de gestion. 

Et quels ont été les échecs du SIF ?

R. L. : Des échecs, on en a eus : quand on ne peut accéder  à une population ou qu’on est face à une crise majeure, comme celle de la Syrie, même si le SIF fait partie  des sept organisations autorisées à travailler à l’intérieur de la Syrie car cela fait six ans que nous y sommes…
Or on se doit d’aider toute personne vulnérable. Parmi les valeurs de notre ONG, celle du désintéressement de nos actions et leur universalité.

À vos débuts, les médias n’avaient pas été tendres à l’égard du SIF, parce que justement il affichait ses valeurs musulmanes. Votre image semble avoir changé…

R. L. : Ces années étaient extrêmement difficiles, il y a eu les événements d’Algérie, les attentats en France, la guerre des Balkans... Devant ce déferlement  médiatique, on a choisi de travailler, et c’est sur le terrain qu’on a pu prouver qu’on était parmi les meilleures organisations. Le tournant a été le 11-Septembre. En condamnant fermement les attentats meurtriers, notre positionnement a marqué l’esprit des donateurs, qui partageaient dans leur grande majorité notre position.
Depuis cette date-là, on n’a connu que de belles pages de notre histoire. Le SIF est une valeur ajoutée pour l’humanitaire français et pour notre pays. Le « Secours », c’est l’humanitaire ; « islamique », c’est notre identité où l’on puise les fondements de notre action ; et « France », car nous sommes un acteur français et représentons la France sur le terrain. 

94 % des ressources du SIF proviennent de donateurs privés : un taux record par rapport à d’autres ONG humanitaires ?

R. L. : Historiquement, nous avions commencé, de manière naturelle, à appeler à la générosité de notre coeur de cible que sont les musulmans de France. Le retard du financement institutionnel n’était pas seulement dû à la jeunesse de notre institution mais aussi à la méfiance qu’il y avait. Ce n’est qu’après 15 ans d’existence que l’on a obtenu le premier financement institutionnel. Cela dit, nous avons la chance, aujourd’hui, d’être parmi les 3 ou 4 organismes français à avoir une grande autonomie financière, dont les financements viennent du privé. Cela nous donne la liberté, l’autonomie et l’indépendance. Et nous tenons à le rester : nous n’allons pas dépasser les 25 % de financements institutionnels.

Le SIF s’appuie également sur un réseau de plus de 500 bénévoles, un travail qui a été valorisé à près de 180 000 € en 2011. Quel est leur profil ?

R. L. : Les bénévoles du SIF sont tous des jeunes, à l’inverse des autres organisations où ce sont plutôt des retraités. L’humanitaire est une école extraordinaire qui donne le sens de la vie. À travers les maraudes, l’épicerie solidaire, les Tables du Ramadan, les colis distribués aux prisonniers, etc., nos bénévoles se rendent compte de la grâce divine, de la chance que l’on a par rapport à ceux qui manquent de tout. Je fais de l’humanitaire également en tant que croyant : j’investis pour ma vie d’ici-bas mais aussi pour l’au-delà.

Quelles valeurs vous animent au quotidien ?

R. L. : Je suis passé de perfectionniste idéaliste à réaliste. Dans ce climat de repli morose et dans un environnement hostile, je veux, par l’action positive, montrer un des aspects du vrai visage de l’islam : apaisé, constructif… La qualité de nos actions sur le terrain, la transparence, le sérieux, la réussite, le professionnalisme, la bonne intention… : c’est tout cela, le Secours islamique. Nous devons apporter une valeur ajoutée à cet élan de générosité français qu’est l’action humanitaire.

Quels sont vos projets pour le SIF pour ces dix prochaines années ?

R. L. : En France, pour notre ONG, je pense que le besoin le plus pressant est celui des jeunes des quartiers dits difficiles. Je sens que j’ai personnellement un devoir à leur égard. On doit participer à une action de sensibilisation à la citoyenneté française dans le cadre de programmes de développement durable, qui allieraient formation et réinsertion par l’action humanitaire. Comme il y a 20 ans où mon ambition était que le Secours islamique fasse partie des premières ONG  françaises, mon rêve d’aujourd’hui est que le SIF puisse apporter des réponses afin que ces jeunes puissent sortir de leur isolement. Quand d’autres le font à travers l’art, la musique, etc., nous voulons le faire au moyen de l’action humanitaire.

Et sur le plan international ?

R. L. : Le Secours islamique veut continuer à être l’une des organisations qui apportera, de la meilleure façon, le plus efficacement et le plus rapidement possible, l’aide et le soulagement aux populations qui souffrent, victimes de guerres et de catastrophes dans le monde. La redevabilité n’est pas seulement un devoir vis- à-vis des donateurs, elle est aussi à l’égard des démunis ; le Coran parle du « droit des pauvres » à recevoir de l’aide. Nous devons continuellement respecter la dignité des plus vulnérables. C’est grâce à eux que nous avons le privilège de vivre cette merveilleuse aventure : nous sommes à leur service et c’est un honneur.

BIO EXPRESS

Né le 9 décembre 1953, à Fès (Maroc), Rachid Lahlou arrive en France en 1976. Diplômé d’une maîtrise en économie et gestion des entreprises de l’université de Nancy-II, d’un DESS d’expert démographe de l’Institut de démographie de l’université Paris-Sorbonne et d’un DEA démographie et économie, il démarre une carrière d’enseignant en marketing dans des lycées d’Île-de-France.
 
Fort d’une expérience associative, dès l’âge de 17 ans, dans le mouvement scout, le mouvement syndical étudiant et dans des actions sociales et solidaires en France et au Maroc, il fonde en 1991 le Secours islamique France (SIF). Au départ, l’action du SIF sur le terrain était mutualisée dans le réseau Islamic Relief, ONG née en 1984 au Royaume-Uni. Puis le SIF prend peu à peu son indépendance et devient en 2006 une ONG française à part entière. Il compte aujourd’hui plus de 100 salariés en France et 500 dans le monde, répartis dans une vingtaine de missions.
 
Rachid Lahlou dirige le SIF pendant quinze ans comme directeur général, il en est actuellement le président. En 2009, il devient membre du Conseil stratégique pour la coopération non gouvernementale, sur nomination de Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères et européennes. En 2012, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur.

Propos recueillis par Huê Trinh Nguyên le Samedi 15 Septembre 2012

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