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Abdelatif Benazzi : « L ’avenir du rugby, c’est dans la diversité »



Alors que tous les regards sont braqués sur la Nouvelle-Zélande et sur la 7e édition de la Coupe du monde de rugby (10 septembre - 22 octobre), Abdelatif Benazzi, ancien capitaine du XV de France, qui a disputé cette compétition à trois reprises, a bien voulu nous apporter son éclairage sur cet événement planétaire ainsi que sur sa perception de son sport et des valeurs qui animent sa vie. C’est une légende qui s’exprime…


© Bony / SIPA
© Bony / SIPA

Que représente une Coupe du monde de rugby en Nouvelle-Zélande pour le monde de l’ovalie ?

Abdelatif Benazzi : C’est un événement exceptionnel. C’est symbolique car ce pays représente en quelque sorte le mythe du rugby. La Nouvelle-Zélande, c’est  aussi la meilleure équipe au monde et puis la première Coupe du monde s’est déroulée làbas, en 1987. D’ailleurs, c’est la seule que les All Blacks ont gagnée. Pour la 7e édition, la pression populaire est énorme sur eux et c’est très difficile pour les autres équipes. 

Vous avez fait partie de l’équipe de France qui a réussi à battre à plusieurs reprises cette équipe des All Blacks. Sont-ils si impressionnants que cela ?

A.B. : Sur une saison régulière, ils sont pratiquement imbattables et capables de vous battre 9 fois sur 10. Les battre ne peut être qu’un exploit. 

Pour le grand public, le rugby, c’est aussi ce fameux Haka néo-zélandais. Que ressent-on lorsqu’on est face à eux à ce moment-là ?

A.B. : Quand vous n’êtes pas habitué, la première fois, vous êtes terrifié. Même si on vous en parle avant, cela reste impressionnant. Une fois qu’on est habitué, on se  nourrit du Haka, pour se motiver soi-même. Ce n’est pas quelque chose qui défie l’adversaire, c’est quelque chose qu’ils vont chercher au fond d’eux-mêmes et qui leur donne de l’énergie.

Capitaine de l’équipe de France, trois participations au Mondial, avez-vous l’impression d’avoir marqué l’histoire du rugby français ?

A.B. : Certains peuvent le dire. Quand on est engagé dans une compétition, c’est pour être le meilleur. Il y a beaucoup de sacrifice et de travail. C’est le seul moyen, où,  si vous apportez une plus-value, vous êtes regardé comme un sportif de haut niveau ; et comme il y a beaucoup d’émotions, on ne fait pas attention aux différences.

Votre parcours est exemplaire. On vous a souvent présenté comme un sportif d’origine marocaine. Cela n’est-il pas réducteur ?

A.B. : Au début, c’est un peu gênant. Ensuite, vous continuez votre route. Vous faites votre travail et voilà. Dans le sport, en tout cas, c’est moins flagrant que dans le domaine professionnel ou autre. Une fois que vous êtes le meilleur, on cherche à vous récupérer et que vous soyiez le leader.

Vous êtes franco-marocain. Qu’avez-vous pensé du débat sur la binationalité dans le football, et qu’en est-il dans le monde du rugby ?

A.B. : J’ai trouvé cela inintelligent et réducteur. Si vous n’êtes pas sélectionné en France, et que vous avez des origines ou une nationalité et qu’on voit en vous le meilleur ailleurs, vous êtes sélectionné. C’est au final comme dans les entreprises et le monde économique. Dans le rugby, le débat a été anticipé sous un autre
angle. Les joueurs de l’hémisphère Sud sont 50 % moins chers, ils sont donc recrutés en France. Cependant, même si notre championnat se renforce, nous donnons moins l’opportunité d’éclore à des jeunes talents français. Depuis trois ans, il faut faire jouer 30 % des joueurs issus de la formation du club, même s’il est étranger. Mais dans le rugby, il n’y a jamais eu de débat sur la race ou le style, comme cela a été le cas dans le football. 

Avec du recul, êtes-vous quelque part le Zidane du rugby ? La comparaison vous paraît-elle possible ?

A.B. : Cela fait plaisir, même si on n’a pas le même compte bancaire [rires] ! En tout cas, on est porteur d’une mission et d’un comportement. Quand on arrive à un  certain niveau, on ne doit pas penser qu’à soi. Parce qu’on est très regardé et que cela donne envie à pleins de jeunes issus de l’immigration, il faut se  comporter avec une éthique irréprochable.

Souvent, les sportifs vivent très mal la fin de leur carrière, comment l’avez-vous vécue ?

A.B. : J’ai eu la chance de la choisir, il faut faire preuve de beaucoup d’humilité pendant sa carrière. Car cela peut aller très vite, une blessure est vite arrivée et tout s’arrête. C’est une forme de rupture dans sa vie. Il faut l’avoir en tête. Le rugby ne dure qu’un temps. J’ai pris le temps de la réflexion, j’ai mis un peu d’argent de côté, et j’ai passé un master de management à l’ESSEC. On n’a pas des vies communes. C’est un condensé d’émotions ; et quand tout s’arrête, c’est difficile de trouver l’équivalent.

Le rugby progresse-t-il dans les quartiers populaires et est-il pratiqué par d’autres publics ?

A.B. : Le rugby s’est beaucoup démocratisé. Il était beaucoup plus conservateur à l’époque. Comme il a tendance à aller vers les grandes villes, le rugby français a besoin de nouvelles ressources pour assurer la continuité. Auparavant, les jeunes de quartiers ne venaient pas : on les refoulait. Le rugby est un sport viril et de contact, ils étaient un peu bousculés dans leurs habitudes et ils n’en connaissaient pas les codes. Mais, aujourd’hui, avec l’implantation de clubs de la région parisienne comme Massy ou Aubervilliers, les choses évoluent. L’avenir du rugby français, c’est dans la diversité et dans les différences. Les différences, c’est un plus pour la cohésion de l’équipe. Il faut juste le comprendre. 

Que pensez-vous de l’adage qui dit que le rugby est un sport de voyous joué par des gentlemen et le foot son contraire ?

A.B. : De l’extérieur, on a l’impression que le rugby est une bagarre de rue. En réalité, il requiert une véritable maîtrise de soi et de l’adversaire. On ne plaque que sous  la ceinture. On ne répond jamais à l’arbitre… Quant à l’adage, je crois que les choses sont plus compliquées que cela.

De confession musulmane, quel est votre rapport avec la religion ?

A.B. : C’est un sujet pudique et personnel. Je n’en ai quasi jamais parlé. Sauf quand on me connaît et que l’on vient vers moi pour m’en parler. Je suis d’éducation  musulmane, j’ai une pratique des rituels de l’islam, je suis aussi dans une réflexion philosophique par rapport à ma religion et j’ai essayé de progresser avec humilité.

Alors, pas trop dur les 3es mi-temps dans le rugby [réjouissances sportives qui suivent les matchs, moment accompagné de boissons alcoolisées, ndlr] ?

A.B. : [Rires] Je n’ai jamais bu une seule goutte d’alcool. Cela ne m’a pas empêché de faire la faire fête avec mes coéquipiers. Après, quand on est jeune, les gens pensent qu’on est plus facilement attiré par ce genre de choses. Je n’ai pas besoin du regard d’autrui, seul celui du Créateur m’importe.

Bio Express

Les grands joueurs ne meurent jamais car les hommes demeurent. Abdelatif Benazzi en est. Légende du rugby français et international, son parcours est exemplaire. Né le 20 août 1968, à Oujda (Maroc). Il totalise 78 sélections en équipe de France.
C’est l’avant le plus capé de l’histoire du XV de France, mais aussi le 8e joueur le plus capé de l’histoire des Bleus. Il a été 10 fois capitaine de l’équipe de France et a joué trois Coupes du monde, en 1991, en 1995 et en 1999. 
Après l’athlétisme, il découvre le rugby à 16 ans, intègre les diverses sélections du Maroc, avec lequel il totalise 12 capes entre 1987 et 1989.
En juin 1988, Abdelatif Benazzi quitte le Maroc et s’installe à Cahors. Il a 19 ans.  En juin 1989, il signe à Agen. En 1995, à Durban, contre l’Afrique du Sud, il lui manque 10 cm pour inscrire l’essai qui aurait propulsé l’équipe de France en finale de la Coupe du monde. Une image forte qui hantera longtemps l’imaginaire du rugby français.
Fin 1996, il est nommé capitaine de l’équipe de France. En 1997, le président Jacques Chirac le nomme membre du Haut  Conseil à l’intégration, alors dirigé par Simone Veil.
Le 1er janvier 2000, il est fait chevalier de la Légion d’honneur.
Retiré du rugby en 2003, il est aujourd’hui le président de l’association Nour. Il mène des actions au Maroc visant à l’insertion des enfants par la pratique du sport. 

Propos recueillis par Nabil Djellit le Lundi 3 Octobre 2011

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