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Zahia Ziouani: « Je rêve de diriger un orchestre plus métissé »


À 32 ans seulement, Zahia Ziouani dirige déjà son propre orchestre ainsi que le Conservatoire de musique et de danse de Stains, où elle nous accueille. Femme à poigne, elle a des rêves pleins la tête, qu’elle réalise tout au long de son parcours empli de passion et de convictions.


© Christophe Fillieule
© Christophe Fillieule

Devenir chef d’orchestre, vous en rêviez déjà à 12 ans...

Zahia Ziouani : Oui, c’est vrai ! Quand j’étais adolescente, j’avais dans ma chambre des posters de chefs d’orchestre. J’ai découvert les chefs d’orchestre alors que je jouais de l’alto. Je trouvais qu’ils avaient une telle présence, un tel charisme. J’ai tout de suite été attirée. Un chef d’orchestre a du pouvoir, tout en mettant en valeur ses musiciens avec finesse et harmonie. Je suis entrée au conservatoire à 8 ans. Depuis, la musique classique ne m’a jamais quittée. Dans ma jeunesse, mon but était de devenir chef d’orchestre, moi qui ai grandi dans un HLM du 93.

Cela n’a pas dû être facile pour une femme…

Z.Z. : Non, surtout pour une femme très jeune… Mais j’ai rapidement fait abstraction de ces difficultés, car j’ai pris conscience très tôt de l’importance de la fonction. J’ai énormément travaillé. Mais, surtout, j’ai fait une rencontre décisive, celle du célèbre Maestro Sergiù Celibidache qui m’a repérée… Il m’a formée durant deux ans entre la France et l’Allemagne. Puis j’ai étudié l’orchestration et la musicologie à la Sorbonne. À côté de mes études, je dirigeais des orchestres d’étudiants…

Puis vous avez monté Divertimento, votre propre orchestre, à l’âge de 20 ans !

Z.Z. : Comme dans la plupart des milieux, celui de la musique nécessite d’avoir un réseau... N’en n’ayant aucun à l’époque, pas question pour moi d’attendre dix ans avant de diriger ! La solution était de monter mon propre orchestre. Il a fallu que je m’impose, que je propose un contenu artistique solide, que des musiciens me fassent confiance. Étape par étape, nous avons réussi. Aujourd’hui, douze ans après, notre orchestre est reconnu et nous nous produisons partout dans le monde.

Cela doit être étonnant pour le public de voir une jeune femme d’origine maghrébine diriger un orchestre…

Z.Z. : L’étonnement est surtout causé par mon jeune âge et par le fait que je sois une femme. Je n’ai pas souffert à cause de mon origine algérienne.  Heureusement, dans les milieux artistiques, on est plus ouvert et on a l’habitude de travailler avec des étrangers.

Vous êtes aussi chef d’orchestre à Alger, depuis 2007. Quelle relation entretenez-vous avec votre pays d’origine ?

Z.Z. : C’est simple, je suis autant algérienne que française. J’ai la double nationalité, même si j’ai grandi en France. Comme à Stains, j’aime l’idée de donner goût à la musique classique. Et j’aime aussi explorer et révéler la musique arabo-andalouse ! Je veux être un pont entre la France et l’Algérie afin que ces deux pays aillent dans la même direction ; au moins dans le cadre d’un programme musical.

Et un jour votre orchestre s’installe en Seine-Saint-Denis, là ou vous avez grandi...

Z.Z. : J’ai grandi ici et j’y vis toujours. Lorsque j’ai monté Divertimento, la municipalité de Stains nous a proposé de nous accueillir en résidence. M’être implantée ici m’apporte beaucoup, car je veux sensibiliser, notamment les jeunes, à la musique classique et à la création artistique en général. Nous sommes déjà fiers de constater que nous faisons salle comble, ici, à Stains !

Vous êtes aussi directrice de l’École de musique et de danse de Stains…

Z.Z. : Enseigner en Seine-Saint-Denis est très important pour moi. Soyons clairs, l’égalité des chances n’existe pas. J’ai enseigné dans le 9e arrondissement de Paris auprès d’enfants qui vivaient dans des hôtels particuliers… Au conservatoire de Stains, je veux donner plus que des cours de musique aux jeunes. Nous avons mis en place un programme d’éducation musicale. Nous organisons des sorties aux musées, des concerts… Nous sensibilisons les familles sur la nécessité du travail quotidien sur un instrument. Nous voulons offrir à ces jeunes toute la culture générale nécessaire dont ils manquent pour accompagner leur progression dans la musique.

Tout cela va plus loin qu’un simple enseignement ?

Z.Z. : Oui, on peut dire que c’est une démarche militante de ma part. Je me bats pour la musique pour tous ! La musique permet à ces gamins d’apprendre la rigueur, le travail, la curiosité, l’échange, le respect de l’autre et la mixité. Ces notions ne sont, à mon sens, malheureusement plus beaucoup enseignées à l’école publique aujourd’hui. Elles sont pourtant primordiales. Je veux les transmettre à travers la musique.

Vous pourriez pourtant retourner enseigner à Paris… Où allez-vous chercher cette force ?

Z.Z. :  À Stains, je suis ancrée dans la réalité. Je peux très bien être reçue par un ministre le matin, mais j’aime l’idée que, dans l’après-midi, je prends simplement le RER pour retrouver la vraie vie. C’est mon moteur ! Quand j’étais jeune, mes parents avaient les mêmes problèmes que ceux de mes élèves actuels. Pourtant, j’ai réussi à concrétiser mon rêve. Je veux montrer que c’est possible !

Justement, depuis la crise des banlieues de 2005, vous êtes devenue une icône médiatique ! Comment avez-vous vécu cela ?

Z.Z. : J’ai accepté de raconter mon parcours à plusieurs médias pour combattre les préjugés. Les journalistes s’arrachaient mon histoire et j’ai dû refuser énormément d’interviews ! Cette médiatisation était assez décevante, j’ai senti une sorte d’instrumentalisation. On voulait absolument me filmer dans la cité avec des jeunes comme si j’étais une animatrice de colonie ! On ne me parlait que très rarement de ma musique. Les journalistes ne se déplaçaient pas à Stains, prétextant que c’était trop loin de Paris… Aucun d’entre eux n’est d’ailleurs venu filmer un concert. Et, du côté des institutionnels, on me trouvait « formidable », mais aucun ne nous aide à trouver de nouveaux financements en ces temps de crise. 

Quelles valeurs voulez-vous faire passer ?

Z.Z. : Je veux dire notamment aux jeunes que tout le monde peut être maître de sa vie. Il suffit d’avoir de l’ambition et de travailler car, dans la vie, on n’obtient rien sans travail ! La musique, c’est comme le sport : si on est déterminé, on y arrive. À ce moment- là, on ne voit plus aucune différence sociale, culturelle, etc. Il faut que les jeunes sortent de l’image négative qu’ils ont d’eux-mêmes et dans laquelle on veut les enfermer.

Bio Express

Née en 1978, Zahia Ziouani a grandi en Seine-Saint-Denis. C’est très jeunes qu’elle et sa soeur jumelle Fettouma découvrent la musique classique grâce à  leurs parents mélomanes. Au conservatoire, elle décroche des premiers prix en alto, en guitare classique et en musique de chambre.
Diplômée en analyse, orchestration et musicologie, elle crée l’orchestre Divertimento en 1996. Signataire de l’Appel des 93, elle se bat pour combattre les préjugés subis par les  habitants de la Seine-Saint-Denis.
À l’âge de 28 ans, elle est récompensée pour son parcours artistique, au Sénat, dans le cadre des « Trophées de la réussite au féminin ». Chef d’orchestre principal de l’Orchestre symphonique national d’Algérie depuis 2007, elle a dirigé de grands concerts associant l’Orchestre  symphonique du Caire et l’Orchestre symphonique de Tunis. Elle reçoit, en 2007, le Premier Prix de musique du président de la République algérienne. En 2008, elle est promue chevalier de l’Ordre national du mérite de la République française. 
Auteure d’une autobiographie La Chef d’orchestre (Éd. Anne Carrière, 2010), Zahia Ziouani mène depuis le début de cette année, avec Divertimento et l’Orchestre de Paris, le projet Demos-Orchestre des jeunes. Objectif : rendre accessible la musique classique aux enfants de 7 à 12 ans issus des quartiers populaires.


Propos recueillis par Mérième Alaoui le Mercredi 1 Décembre 2010

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