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Stéphane Hessel: « Résister, s’indigner, s’engager, c’est possible ! »



Figure emblématique de la Résistance, Stéphane Hessel a été de tous les combats du siècle dernier. À 93 ans, il se bat toujours aux côtés des parias de la société : immigrés, sans-papiers, sans-logis, Roms… et défend la cause palestinienne. Il nous invite à une insurrection pacifique, afin de résister et de mieux créer. Pour davantage de justice et de dignité humaine.


© Baltel / SIPA
© Baltel / SIPA

Avec Indignez-vous !, vous avez provoqué un véritable raz-de-marée dans les librairies… Les Français avaient-ils si soif d’engagement ?

Stéphane Hessel : Une partie des Français était malheureusement assez indifférente au point de ne plus aller voter. Mais une minorité très agissante sentait le  besoin de prendre position sur les problèmes qui concernent notre pays. C’est eux qui ont fait le succès de ce petit livre. 

Mais, avec 1,6 million d’exemplaires, ce n’est pas une minorité qui a acheté votre livre !

S.H. :  [Rires] Oui, nous avons touché un public assez large quand même… Cela m’a fait très plaisir. Cela signifie qu’il y a dans la jeunesse non pas que des abstentionnistes, mais une bonne partie de citoyens actifs qui se multiplient au fur et à mesure que ce petit livre se répand. 

Votre parcours exemplaire de militant a certainement joué un grand rôle dans le succès de votre ouvrage ?

S.H. :  Mon parcours n’est pas « exemplaire », mais il est très long… Ce qui m’autorise à envoyer un message. Arrivé à un moment où je n’ai plus rien à espérer ni à craindre pour moi, je me retourne en arrière et je vois combien il a été important que des gens résistent, que des gens s’indignent et que des gens s’engagent  pour que les problèmes du XXe siècle aient été partiellement résolus.

Et quels sont les nouveaux combats du XXIe siècle ?

S.H. :  C’est beaucoup plus complexe. Pour moi, il y a trois grandes missions. La lutte contre le terrorisme ; la sauvegarde de la planète Terre, qui est l’objet de destructions graves ; enfin, le combat contre la très grande pauvreté d’une partie de nos contemporains à côté de la richesse scandaleuse d’un petit nombre.

Parmi vos grands combats, l’un des plus surprenants reste celui contre la politique d’Israël. C’est courageux en tant que fils de juif ?

S.H. :  Je suis d’autant plus en mesure de critiquer sévèrement le gouvernement israélien actuel que je me considère comme solidaire de l’Histoire du peuple juif. Je suis un partisan acharné de l’État d’Israël comme un État nécessaire mais aussi un adversaire tout aussi acharné de la façon dont il se comporte scandaleusement envers les Palestiniens. Tant qu’Israël n’a pas un voisin avec lequel il s’entend, qui a droit à un État comme tous les peuples, son avenir sera bien gris…

Le conflit paraît assez simple présenté comme cela… Pourquoi Israël garde-t-il le même cap ?

S.H. : : Les Arabes en général suscitent une grande crainte qui habite l’esprit de certains Israéliens. Ils pensent qu’un jour ces Arabes les jetteront tous à la mer... Il faut donc qu’ils se défendent et préviennent ce risque par la force. C’est un des slogans dont usent les dirigeants israéliens pour permettre aux colonies juives de rester sur les Territoires occupés, même si c’est dans la négation totale du droit international... 

Vous avez même approuvé le boycott des produits israéliens provenant des Territoires occupés. Vous auriez pu être traduit en justice pour antisémitisme…

S.H. : Contrairement à d’autres, je n’ai heureusement pas été traduit en justice... Évidemment, on ne peut pas être jugé si on se borne simplement à dire qu’il y
a des colonies illégales et que les produits de ces colonies ne doivent pas être mis en vente ! L’accusation d’antisémitisme est totalement ridicule ! Personne n’a
pu prendre cela au sérieux. On connaît mon attachement à Israël, ma solidarité avec les juifs.

Certains peuples arabes ont mis en pratique votre message d’indignation… Comment vivez-vous ces moments historiques ?

S.H. :  J’ai été très heureux comme beaucoup d’entre nous de voir le sursaut en Tunisie puis en Égypte… Le monde arabe est en train de nous donner des exemples précieux. Je me suis rendu moi-même tout  récemment en Tunisie pour rencontrer ceux qui ont porté avec courage la rébellion contre Ben Ali. Mon message était simple : « Vous devez construire votre propre démocratie, pas forcément la même que la nôtre mais elle doit avoir comme point commun avec la nôtre la défense fondamentale des droits de l’homme et de la justice. »

Mais les bombardements sur la Libye sont-ils justifiés ?

S.H. : Il était urgent d’agir, on aurait pu moins tarder…, cela aurait été plus facile. Il faut poursuivre jusqu’à ce que le dictateur Kadhafi cesse de martyriser son peuple !

À l’approche des présidentielles, les musulmans deviennent définitivement un enjeu politique… Qu’en pensez-vous ?

S.H. : Oui, c’est le risque lorsque les musulmans sont vus par des non-musulmans comme une population un peu « spéciale » qui a des habitudes de vie « spéciales ». Il faut cesser de mettre l’accent sur la spécificité des musulmans et, au contraire, pointer sur ce qui nous rassemble. Les musulmans forment une partie essentielle de la population française, dont il faut se réjouir du très grand nombre parmi nous ! Au même titre que les juifs, qui sont parfaitement intégrés aujourd’hui, il n’y a pas de raison que les musulmans ne trouvent pas leur place ici, en France. 

Certains vont même jusqu’à comparer la stigmatisation des musulmans aujourd’hui à celle des juifs des années 1930…

S.H. : C’est exagéré… Attention, les juifs étaient en France parfaitement intégrés. C’est l’Allemagne qui a fait la chasse aux juifs et qui a imposé à Vichy une attitude scandaleuse. Il n’y a pas de xénophobie systématique à l’égard des musulmans, il y a simplement certaines communautés musulmanes qui ont plus de
mal à s’intégrer en France. Mais ces différences ont surtout des causes sociales et économiques.

Vous avez, en 1948, corédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les idéaux de l’époque ont-ils finalement été dévoyés ?

S.H. : Le merveilleux programme de 1948 n’est encore qu’un programme… Faute de ressources financières pour certains pays et faute de soutiens politiques des gouvernements pour d’autres… Même en France, nous avons de quoi être épinglés par la Cour européenne des droits de l’homme !

L’utilisation du nucléaire est remise en question depuis la catastrophe du Japon… Un monde sans nucléaire est-il possible ?

S.H. : C’est un des problèmes les plus importants qui doit concerner la jeune génération. Comment faire pour ne plus utiliser des énergies qui sont certes créatrices d’avancées scientifiques, mais qui comportent des dangers que l’on connaît de mieux en mieux. Une catastrophe comme celle du Japon nous rend attentifs. Il faut développer des énergies renouvelables !

À 93 ans, vous vous indignez toujours avec la même impressionnante énergie… Où allez-vous donc la puiser ?

S.H. : Je suis un résistant de longue date ! Une très longue vie m’a fait sentir que des problèmes peuvent être résolus à condition de trouver la résistance  nécessaire. C’est possible ! Je continue de penser qu’il faut résister, qu’il faut s’indigner, qu’il faut s’engager et rien n’est plus important que de porter ce message aux jeunes générations.

Vous pourriez passer la main et penser à vous…

S.H. :  On pense à soi-même surtout lorsque l’on sent que l’on a encore des choses à faire. Le jour où je n’aurai plus envie d’agir, il sera temps de regarder de l’autre côté…

Bio Express

Ce Français né à Berlin en octobre 1917 est le fils de l’essayiste et traducteur allemand de confession juive Franz Hessel et de Helen Grund, couple porté à l’écran par François Truffaut, dans son film Jules et Jim.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Stéphane Hessel entre dans la résistance contre le nazisme avant d’être déporté à Buchenwald. Après-guerre, il fait toute sa carrière dans la diplomatie française jusqu’en 1985.
Il est l’un des 18 corédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée en 1948. Il adhère au Parti socialiste en 1986, mais accepte de figurer sur la liste d’Europe Écologie aux dernières élections régionales de 2010, à Paris.
Aujourd’hui, le résistant s’indigne autant contre l’état de la planète, la « dictature » du marché financier que le traitement fait aux Palestiniens. Il devient membre du comité de parrainage international du tribunal Russel sur la Palestine, lancé en 2009. 
Stéphane Hessel est nominé pour le prix Nobel de la paix 2011. 
Sa biographie Citoyen sans frontières, qui a obtenu en 2008 le prix Jean Zay, vient d’être rééditée en  poche (Fayard, 2011). Son best-seller Indignez-vous ! (Indigène Éditions, 2010) réédité 13 fois, a été vendu à plus de 1,6 million d’exemplaires. Son livre d’entretiens Engagez-vous ! vient de paraître (Éd. de l’Aube, mars 2011). 

Propos recueillis par Mérième Alaoui le Lundi 4 Avril 2011

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Mohammed Colin - 28/06/2022
Dans ce numéro estival, nous abordons deux sujets d’importance qui n’ont strictement rien à voir l’un et l’autre : l’audiovisuel et le pèlerinage à La Mecque. Deux secteurs si éloignés, si différents, mais confrontés à la même problématique, celle de la transformation numérique de nos sociétés. Par le passé, la filière du pèlerinage était structurée par des intermédiaires. Dans l’organisation du hajj, les voyagistes captaient jusque-là la valeur, non sans défaillances pour certains sur la qualité et les engagements dus aux pèlerins. Saphirnews.com fut dès 2004 le premier site d’information à alerter sur ces dysfonctionnements. Des organisations se sont alors créées, œuvrant à éduquer les pèlerins sur leurs droits et les voyagistes sur leurs devoirs. Depuis peu, l’Arabie Saoudite a lancé sa plateforme numérique pour se lier directement aux pèlerins, suscitant de terribles inquiétudes chez les voyagistes, exclus de fait de la chaine de valeur. Ils n’ont pas manqué de se plaindre au nom des intérêts du pèlerin. Le plus comique, c’est que les griefs formulés sont les mêmes que ceux exprimés par les pèlerins à leur encontre en 2004. Dans le milieu du cinéma, le schéma est identique. Les plateformes de streaming, devenus aussi producteurs, ont accès directement au public et sont en mesure de se passer des exploitants de cinéma. Maintenant en position de faiblesse, ces derniers larmoient à leur tour sur le danger de la suprématie des « affreuses » plateformes avec, pour risque principal selon eux, de porter atteinte à la diversité du cinéma alors qu’eux-mêmes bloquaient la production de certains films pour éviter les publics ne consommant ni sodas ni pop-corn, dixit « les têtes à capuche ». Les séries type Lupin de Netflix et Oussekine de Disney+ nous démontrent l’inverse. Ceux qui ont largement profité des situations de rente auraient pu investir en créant des écosystèmes vertueux. Finalement, dans le business comme dans la foi, il y a divers degrés d’élévation. Il faut croire que celui qui domine chez les intermédiaires, c’est celui de la « foi du commerçant ». L’étage le plus bas.