Connectez-vous S'inscrire
Salamnews

Soria Zeroual « Je dédie le César à toutes les Fatima »



À la vie comme à l’écran, Soria Zeroual est fidèle à elle-même. Son naturel crève l’écran et la sincérité de ses mots émeut qui l’entend. Il s’en est fallu de peu pour que cette femme de ménage algérienne obtienne le César de la meilleure actrice pour son rôle dans Fatima. Car plus qu’un film de cinéma, c’est presque l’histoire de sa vie.



Comment avez-vous réussi à obtenir le rôle de Fatima ?

Soria Zeroual : Je n’ai jamais pensé un jour faire du cinéma mais, comme on dit chez nous, c’est le mektoub. Mon frère avait tenté d’obtenir le rôle du père [l’ex-mari de Fatima, interprété par Chawki Amari, ndlr] mais ça n’avait pas marché. Il connais sait le directeur de casting et on lui a fait savoir qu’il devait trouver d’autres femmes pour le rôle de Fatima et des voisines pour celui de figurantes. Mon frère n’avait pas pensé à moi, ni même moi, je pense toujours aux autres en premier. J’ai appelé mes voisines. Un samedi, j’ai accompagné mon frère et des copines à Vénissieux. Quand j’ai vu tout le monde présent, je me suis dit qu’être actrice n’était pas fait pour moi. Le directeur de casting m’a donné une fiche de ren seignements à remplir. Une copine m’a dit de la remplir ou bien elle le ferait à ma place ! Je l’ai donc fait… Je ne sais pas pourquoi, je suis restée la dernière dans la salle et il était venu l’heure d’aller travailler. Je devais donc rentrer à Gi vors. Comme Fatima, je tra vaille comme femme de mé nage dans les banques. La per sonne m’a répondu qu’elle n’en avait pas pour longtemps, juste quelques questions de vant la caméra. Deux jours plus tard, elle m’a rappelée pour me demander de passer à Villeurbanne.

Quand avez-vous rencontré pour la première fois Philippe Faucon, le réalisateur ?

Ce jour-là. Je devais jouer devant lui une scène que j’avais lue quelques minutes avant. Puis on m’a rappelée au télé phone pour me dire de re passer le samedi suivant. J’y suis re tournée, toujours avec mon frère. Ce jour, Philippe était content [de ma prestation]. Une dizaine de jours plus tard, la direc trice de casting m’a appelée et m’a demandé si j’étais assise ou debout [rires]. Je lui ai dit que j’étais dans le bus et c’est là qu’elle m’a félicitée : j’avais obtenu le premier rôle du film.

Le tournage a-t-il eu lieu dans la foulée ?

Oui. Dès avril-mai 2014, Philippe m’avait donné le scénario. J’étais donc d’accord pour le rôle mais ils avaient dé cidé de lancer le tournage pendant le mois du Ramadan. C’était difficile pour moi, je ne pouvais pas laisser mon mari et mes enfants seuls. Je leur ai dit alors de chercher une autre personne à ma place ! Pour moi, il aurait été normal qu’on me remplace… C’est à ce moment-là que la directrice de casting m’a dit qu’elle était à la recherche de la bonne personne pour le rôle de Fatima depuis 2012, qu’elle avait auditionné plus de 700 femmes entre la France et le Maroc et que maintenant qu’elle avait trouvé LA Fatima, elle ne la laissera pas partir. Elle a décidé d’attendre la fin du Ramadan, le 28 juillet. Jusqu’à la fin, j’ai dit non pour le rôle mais je ne sais pas comment il se fait que j’en suis arrivée là… Tout ce qui m’est arrivé, je dis que c’est le mektoub, le destin.

Vous dites que l’histoire vous a touchée. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le problème de Fatima est celui de tout Maghrébin qui arrive en France, qui ne parle ni n’écrit le français, dont les enfants nés en France ne parlent que le français. La communication entre les parents et les enfants devient difficile. Moi aussi, à la maison, je ne parle que l’arabe avec mes enfants et eux me répondent en français. Je peux les aider dans leurs devoirs tant qu’ils sont en primaire ; mais plus ils grandissent, moins je peux le faire… Cela m’a vraiment touchée.

Le scénario était-il déjà totalement écrit depuis le début ou certaines scènes ont-elles été improvisées ?

Il y a des jours où des mots sont sortis de ma bouche sans que je m’en rende compte et Philippe me disait de les laisser. Des jours, je ne me sentais pas présente sur un plateau mais comme si j’étais avec mes propres enfants [trois fils dans la vie, ndlr], naturelle. Un jour, lors d’une scène, une actrice me demandait si j’avais des enfants, je lui ai répondu oui et que j’avais trois garçons. Là, on m’a dit : « Coupez ! Soria, n’oublie pas que tu as deux filles ! » [rires]. C’est ce jour-là que je m’étais dit que je devais me concentrer dans le rôle et oublier tout : mes enfants, ma famille… jusqu’à la fin du tournage. J’ai tout donné pour ce rôle, j’y ai mis tout mon coeur pour que ça donne quelque chose de vrai. Quand Philippe m’a donné le César, je lui ai dit qu’il n’est pas pour moi mais pour toute l’équipe et pour toutes les Fatima qui, comme moi, travaillent beaucoup pour leurs enfants.

Qu’est-ce qui a changé dans votre vie depuis les Césars ?

Je suis toujours moi, Soria, je n’ai pas changé. Après les Césars, tout le monde me félicite et veut me parler alors qu’avant on ne me connaissait pas. Ma famille, en France et en Algérie, est contente, fière de tout ce qui m’arrive.

Pourtant, vous êtes revenue tout de suite dans la vie normale.

Oui. Quand on a reçu le César du meilleur film, Philippe a insisté pour que je le garde. Il m’a dit que, de tous les films qu’il avait réalisés, il n’avait jamais été nominé jusqu’à Fatima. Je suis rentrée de la soirée avec le César vendredi [26 février], puis j’ai été invitée pour une projection du film à Toulouse, le lendemain. Lundi, j’ai repris le travail.

Fatima, une histoire universelle pour vous ?

Oui, Fatima ne touche pas uniquement des Maghrébins. Beau coup d’Italiens sont venus me voir pour dire qu’ils se sont reconnus dans cette histoire. Des enfants d’immigrés, nés ici ou qui sont arrivés petits en France, me disent la difficulté avec leurs parents de parler français… À Cannes, quand j’ai regardé le film pour la première fois sur grand écran, je m’étais dit que ce n’était pas moi qui ai pu faire tout ça mais une femme courageuse [rires] ! Dans la salle, quand j’ai vu autour de moi les gens pleurer, même des hommes, alors moi aussi je me suis mise à pleurer ! Ils disent que c’est l’histoire de leur mère, qu’elle les a touchés, comme moi. Parce que c’est une histoire vraie. Dans ce film, il y a aussi des messages contre le racisme.

Quelles valeurs souhaitez-vous transmettre à vos enfants, aux femmes ?

Mes enfants sont importants. Je fais tout ça pour eux. Le message que je leur adresse est de faire mieux que moi pour ne pas avoir de travail dans le ménage. Je veux qu’ils étudient, qu’ils aillent le plus loin possible. Aux femmes, je leur dis de continuer à travailler dur et de rester courageuses. Mon César est pour toutes les femmes.

BIO EXPRESS

Rien ne destinait cette femme de 45 ans à devenir actrice jusqu’à effleurer le titre de la meilleure actrice dans le cinéma français 2015. Née en 1970 à Batna, à l’est de l’Algérie, Soria Zeroual a grandi dans une famille nombreuse, qui compte dix frères et soeurs. Celle qui a arrêté l’école à l’âge de 15 ans a 32 ans lorsqu’elle arrive sur le sol français, en 2002, pour y rejoindre son mari avec qui elle s’est unie en Algérie. Elle s’installe à Givors, dans la métropole de Lyon, et devient mère de trois garçons, aujourd’hui âgés de 8, 11 et 12 ans. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Soria devient femme de ménage, métier qu’elle exerce depuis son arrivée en France. De l’ombre à la lumière, elle obtient en 2014 le rôle-titre dans le film Fatima, de Philippe Faucon, sorti en salles en octobre 2015. La 41e édition des Césars offre une seconde vie à Fatima, qui obtient, à la surprise générale, le 26 février 2016, plusieurs récompenses, dont celui du meilleur film. Une notoriété nouvelle qui ne change rien au quotidien de Soria Zeroual, toujours femme de ménage. Le cinéma français, prêt à lui tendre les bras ? L’avenir le dira.

Hanan Ben Rhouma le Mardi 3 Mai 2016

Edito | Tête d'affiche | Une Ville, une mosquée | Beauté | Business | Sport | De vous à nous





Edito

Le temps de la justice

Mohammed Colin - 18/11/2021
Par un hasard du calendrier, les commémorations des attentats du 11 septembre 2001 ont coïncidé avec le début du procès hors norme des attaques du 13 novembre 2015. Deux traumatismes provoqués par la même idéologie mortifère, le jihadisme, mais qui font appel à deux visions différentes pour répandre la justice. Si les profils et les modes d’actions changent avec le temps, le terrorisme islamiste s’inscrit dans le temps long en mettant au défi l’État de droit de nos sociétés. Chaque attentat coche à deux objectifs simultanés tels le fameux effet « kiss-cool ». Outre le fait de semer l’effroi auprès des populations conformément à la nature intrinsèque du terrorisme, le but est aussi de prendre en défaut nos systèmes démocratiques en les conduisant à renier leurs valeurs. La suspicion généralisée, la production de lois et de tribunaux d’exception sont des dommages qui font partie intégrante de leur stratégie. Le second effet serait donc une sorte de pousse à la faute qui soutiendrait l’idée que notre système démocratique n’est pas si vertueux qu’il n’y parait. C’est dans ce sens que la réponse va-t-en-guerre de Bush au Moyen-Orient après le 11-Septembre et son incapacité à traduire, 20 ans après, les inculpés devant un tribunal digne des standards de justice d’un État démocratique constituent de graves erreurs qui profitent aux jihadistes. En France, six ans après l’horreur du 13-Novembre, c’est une autre approche qui nous guide. Celle de la justice encadrée par notre État de droit. Face au déchaînement de violence qui a fait 131 morts, nous répondons par neuf mois d’un procès historique minutieusement préparé dans lequel sont jugés 20 accusés. Il représente une étape importante dans le processus de résilience des victimes directes mais aussi pour la communauté nationale. La captation vidéo entière du procès constituera un matériau d’importance pour la postérité. Une leçon pour les futures générations que le respect de l’Etat de droit doit demeurer notre boussole.