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Rama Yade : « Aucune voix pour le FN : pour s’engager politiquement, il faut être libre »


Ambassadrice de France auprès de l’Unesco, Rama Yade n’en poursuit pas moins son chemin politique. À l’approche des élections sénatoriales puis législatives, elle compte bien tenir un rôle de premier plan.


© Hadj / SIPA
© Hadj / SIPA

La France est engagée dans une guerre contre le colonel Kadhafi… Seule votre voix s’était élevée contre l’accueil que lui avait réservé Nicolas Sarkozy en 2007…

Rama Yade : Ma position avait été très critiquée… C’est vrai que j’ai été convoquée à l’Élysée et y ai passé un sale quart d’heure. Mais j’ai la conviction  chevillée au corps que les droits de l’homme sont universels, qu’ils ne sont pas réservés qu’aux seuls Occidentaux.
Les peuples arabes l’ont montré. J’ai ressenti moins  de solitude par rapport à 2007. Lorsque j’étais secrétaire d’État en charge des Droits de l’homme, ceux que je voulais voir en Tunisie étaient considérés comme des parias ; aujourd’hui, ce sont des héros : Khadija Chérif, présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, Mokhtar Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme…

Vous aviez fortement critiqué le débat sur l’islam. Vous avez même craint qu’« il n’y ait plus beaucoup de musulmans à l’UMP »…

Rama Yade : Ce n’est pas parce que Marine Le Pen a décrété que les musulmans posent problème que l’on doit la suivre. Pourquoi débattre là où il faut agir ? On a soulevé le  problème des prières de rue. Mais toutes les rues de France ne sont pas occupées !
Ce n’est pas de la faute des musulmans qui préféreraient prier dans des salles. La loi de 1905 n’a pas besoin d’être changée, c’est ce qui a permis aux catholiques et aux juifs de s’intégrer. Il n’y a pas de raisons que ce ne soit pas le cas pour les musulmans.

L’origine de votre coup de sang était la désignation de musulmans de l’UMP pour défendre le débat… Vous sentiez-vous visée ?

Rama Yade : Non, car on ne me voit pas forcément comme musulmane [rires] ! Dans l’esprit de certaines personnes, les musulmans sont des Arabes. Il est vrai que je ne me définis pas dans l’espace public par rapport à la religion : je me définis d’abord comme citoyenne française.
Je ne me suis pas sentie visée, mais je me suis demandé si c’était bien laïc de solliciter des gens sur le critère religieux. Les musulmans subissent une double injonction paradoxale.
D’un côté, on leur dit : « Faites oublier que vous êtes musulmans puisqu’on est en pays laïc ! » ; de l’autre : « Montrez-vous pour prouver que vous êtes modérés et pas des islamistes ! »

On ne vous attendait pas vraiment dans le fauteuil d’ambassadrice de France auprès de l’Unesco...

Rama Yade : Moi non plus, n’ayant rien demandé. D’ailleurs, j’ai mis dix jours à accepter après avoir obtenu l’assurance que je pourrais continuer la politique. De plus, la culture, l’éducation et les droits de l’homme entrent dans mes compétences et sont au coeur de mes engagements depuis toujours. 

Vous avez fondé votre club politique « Allons enfants ! », pour ceux qui ne veulent « pas vivre avec le pistolet du FN sur la tempe »…

Rama Yade : Notre club de réflexion est ouvert à tous ceux  qui se sentent exclus de la politique, notamment la jeune génération. Je veux rassembler ces  nouveaux experts, intellectuels, sociologues, économistes, éducateurs… des membres de la société civile qui ont envie de s’exprimer mais que l’on ne voit jamais. Les cafés-débats d’« Allons enfants ! » seront organisés tous les deux mois.
Le premier a eu lieu le 21 avril, à la Bastille. Nous avons fait des propositions audacieuses devant  un public de 200 personnes : limitation à deux mandats de toutes les fonctions électives, bonus financier pour les partis qui font élire des femmes et des jeunes… Chaque semaine, je relaye les propositions d’« Allons enfants ! » dans l’émission « Think tank » sur LCI.

Avec vos interventions télévisuelles sur LCI, certains politiques estiment que vous transgressez votre rôle d’ambassadrice ?

Rama Yade : Si l’État qui m’a nommée estimait que ce n’était pas possible, je quitterais le poste d’ambassadrice et choisirais la politique. Je pense que ceux qui me le reprochent veulent que j’arrête la politique. Cette émission me permet de me positionner sur des idées où l’on ne m’attend pas forcément : l’emploi, le pouvoir d’achat, la compétitivité, le nucléaire… Même si je suis fière de servir une organisation aussi belle que l’Unesco, je n’abandonnerai pas mes  engagements politiques. La légitimité vient des urnes.

Au vu de la percée du FN aux cantonales, si ce parti se retrouve au second tour des présidentielles, quelle consigne de vote donneriez-vous ?

Rama Yade : J’ai toujours été très claire : je serai toujours  entre l’extrême droite. Aucune voix pour le FN et j’appelle à voter pour le candidat d’en face… même s’il est PS. Mais j’attends aussi du PS la même réciprocité. Malgré tout, le vote étant un acte très personnel, il n’est pas certain que les électeurs suivent tous les consignes de vote.

Déjà très jeune, vous suiviez les débats politiques comme d’autres suivent des feuilletons… Quelles sont les sources de votre engagement politique ?

Rama Yade : Je regardais aussi bien les émissions politiques que le foot et les séries télé ! Cela n’est pas incompatible [rires] ! Le goût pour la politique, cela se transmet ; la première inégalité se joue là d’ailleurs… Mon père travaillait pour le président du Sénégal de l’époque, Léopold Sédar Senghor, ce qui m’a familiarisé très tôt avec la politique.
C’est à la suite de l’incendie du boulevard Vincent-Auriol, en 2005, que je me suis vraiment engagée en politique : la façon dont on avait présenté ces victimes brûlées vives, sans aucune empathie parce qu’elles étaient considérées comme des clandestins…
Cela m’avait tellement choquée que j’ai signé une tribune dans Le Monde sous le pseudonyme d’Aminata Fall, le nom de ma grand-mère. 

Née à Dakar, vous êtes arrivée en France à l’âge de 10 ans. Quelles valeurs avez-vous gardé de votre éducation fondée sur cette double culture ?

Rama Yade : Je ne me définis pas publiquement comme musulmane, je suis Française. La religion appartient à la sphère privée. Au Sénégal, je fréquentais une école catholique la journée et l’école coranique le soir. Cela ne posait aucun problème, le Sénégal est un pays complètement laïc ! J’ai beaucoup appris sur l’ouverture au monde. Je suis sereine vis-à-vis de mes origines : je sais d’où je viens. De la même manière, je suis fière d’être française. Tout cela relève d’un équilibre tranquille que je dois à mes parents et d’une tradition française qui fait la singularité de notre pays.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui veulent s’engager politiquement ?

Rama Yade : Les jeunes peuvent et doivent participer au destin de leur pays. Mais avant de s’engager politiquement, il faut être prudent et avoir un métier, c’est le gage de la liberté. Attention, je ne suis pas le porte-parole des jeunes, je ne prétends pas les représenter. Les jeunes sont non pas des citoyens à part, mais des citoyens à part entière.
La politique, c’est comme les discothèques, on fait d’abord entrer les habitués. Or il est du devoir des jeunes de contribuer au  renouvellement des élites et d’insuffler à la France cette audace qui lui permettra de rester une nation forte. J’espère  que les années qui viennent permettront de com-prendre que cet impératif est une urgence nationale. 

Bio Express

Rama Yade (de son prénom Mame Ramatoulaye), née le 13 décembre 1976, a grandi dans une famille proche du monde politique sénégalais. Sa mère est professeure de lettres ; son père, diplomate, fut le conseiller du président Léopold Sédar Senghor. Arrivée en France à l’âge de 10 ans, elle est diplômée de Sciences Po Paris. 
Administratrice au Sénat depuis 2002, elle met un premier pied dans le monde des médias en 2005, à la chaîne parlementaire Public Sénat. Elle en devient directrice adjointe des programmes, puis directrice de la communication. C’est la même année que la fan de Nicolas Sarkozy adhère à  l’UMP. Elle milite au Club XXIe siècle (lobby de personnalités en faveur de la diversité). 
Elle entre au gouvernement : de 2007 à 2009, en tant que secrétaire d’État chargée des Droits de l’homme, puis comme secrétaire d’État chargée des Sports jusqu’en 2010. Aux élections européennes de 2009, elle décline la proposition du président de la République de se porter candidate. Mais sa place à la tête du classement des personnalités politiques préférées des Français la sauve jusqu’à sa nouvelle critique médiatisée du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. Elle quitte le gouvernement lors du dernier remaniement. Elle rejoint le Parti radical de Jean-Louis Borloo et quitte l’UMP en avril dernier.

Propos recueillis par Mérième Alaoui et Huê Trinh Nguyên le Lundi 2 Mai 2011

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