Connectez-vous S'inscrire

Pape Diouf : « Sans la diversité, le football français s’écroule »


Seul Noir, à ce jour, à avoir dirigé un grand club européen. Pape Diouf, ancien président de l’OM, va droit au but sur tous les sujets de société : foot, Nasri, quotas ou discriminations. Entretien.


© Renaud Corlouer
© Renaud Corlouer

Franco-Sénégalais né au Tchad, vous avez débarqué à l’âge de 19 ans à Marseille. En 2005, vingt-cinq ans après votre arrivée, vous êtes devenu le président du club le plus populaire de France. Un parcours comme le vôtre serait-il encore possible aujourd’hui ?

Pape Diouf : Tout reste possible. Je n’avais jamais prévu de devenir président de l’OM. Ce sont les circonstances qui m’ont propulsé plus qu’un projet mis en place. Lorsque j’étais journaliste, et quand j’ai décidé de devenir agent de joueurs, c’était une volonté de ma part. Lorsque je suis devenu président de l’OM, ce fut beaucoup plus complexe, car il a fallu beaucoup d’insistance de la part des dirigeants et du propriétaire pour que j’accepte.

Depuis vos débuts, qu’est-ce qui a le plus changé dans le football ?

P. D. : C’est l’emprise de plus en plus importante de l’argent. À une époque, un jeune joueur ne pouvait pas être l’objet d’un traitement salarial aussi important parce qu’il y avait des règles qui avantageaient plus les clubs que les joueurs. Désormais, les règles font que les joueurs peuvent partir plus facilement. Pour ne pas perdre les meilleurs éléments, les clubs ont donné des gros salaires aux jeunes talents. La donne psychologique a changé. Plus tôt on gagne beaucoup d’argent, plus le comportement du jeune joueur peut en être altéré. 

Journaliste, agent ou dirigeant, vous connaissez tous les maillons du football. Imaginez-vous désormais accéder à de hautes responsabilités au sein de la Fédération française de football (FFF) ?

P. D. : Après le Mondial 2010, certains ont eu ce projet-là pour moi. Vous êtes amené à occuper ce genre de fonction que grâce à l’appui d’un lobbying. Or je veux rester libre, je ne veux pas être l’homme d’une chapelle ni d’un groupe. Je remercie ceux qui ont eu cette idée pour moi, mais je ne suis pas non plus un homme qu’on peut instrumentaliser. Si cela doit se faire, c’est mon intuition qui m’y guidera.

Vous avez été l’agent de Samir Nasri. Avez-vous été surpris par son comportement vis-à-vis des médias lors de l’Euro ?

P. D. : C’est un garçon qui a toujours eu un caractère assez fort. Il a toujours fait plus que son âge. S’il avait réussi ses premiers matchs comme il le voulait ou l’attendait la presse, on n’aurait jamais eu à parler de « cas Nasri ». Ce sont les circonstances qui révèlent un caractère un peu tôt trempé dans l’acier qu’autre chose. Il est assez intelligent pour faire son examen de conscience.

Depuis le Mondial 2010, et encore récemment à l’Euro, l’échec comportemental des footballeurs est davantage montré du doigt que les mauvais résultats sur le terrain. Est-ce la bonne analyse ?

P. D. : Si cela l’est, c’est dommage. Car le Mondial n’était juste qu’un accident de comportement, disait-on. Si, aujourd’hui, on revient sur ce point, c’est qu’il y a eu deux ans de palabres pour rien. À l’Euro, il y a aussi eu des insuffisances tactiques et techniques dont il faut parler. Il y a eu des défaillances individuelles susceptibles d’expliquer un échec sportif et pas simplement de comportement.
 
Je suis convaincu d’une chose : si la France avait été jusqu’au bout, on aurait certainement salué ce qui s’est passé dans et autour du vestiaire. Entre la critique et l’encensement, la marge est étroite dans les médias.

Que pensez-vous du courant de pensée qui explique, à travers le prisme du comportement de footballeurs millionnaires et issus de la diversité, les failles du multiculturalisme de notre société ?

P. D. : Nous sommes dans une société très mouvante. Aujourd’hui, les idéologues de tout bord tentent parfois de nous expliquer l’inexplicable. Il y a des gens qui, sous couvert d’analyse, de sociologie à bon marché, essayent de nous expliquer comment évolue la société dans toutes ses composantes. En 1998, quand la France a gagné la Coupe du monde, on était loin de toutes les théories qu’on entend aujourd’hui. Les « Black, Blanc, Beur » étaient de mise. Tout le monde s’est engouffré là-dedans, y compris les intellectuels.

Depuis, qu’est-ce qui a fondamentalement changé ? Il faut se poser la question de savoir quels sont les éléments bloquants de la société dans laquelle nous vivons plutôt que de verser dans ce genre de commentaires terre à terre.

Vous avez été l’une des rares personnalités à dénoncer l’affaire des quotas dans le football. « La France qui exclut, expulse et pointe l’origine des gens », ce sont les mots que vous avez utilisés. Avec du recul, cette polémique a-t-elle laissé des traces ?

P. D. : C’est un problème important qui a été évacué par lâcheté, par commodité ou par ignorance parfois. C’est aussi un problème habilement contourné, voire détourné par une question insidieuse. Laurent Blanc est-il raciste ? Doit-il rester ou partir ? Le football français a manqué l’occasion de faire son examen de conscience et de reconnaître que ceux qu’on appelle « issus de la diversité » constituent pour l’essentiel la substance de notre football.

Ces gens-là, une fois leur carrière terminée, sont laissés sur le bord de la route. Il n’y en a pas parmi les dirigeants, les techniciens ou les institutionnels.

Pensez-vous que certaines leçons de l’Histoire de ce pays n’ont pas été retenues ?

P. D. : Oui. À une époque, c’était la main-d’oeuvre arabo-subsaharienne qui avait été mise de côté. Un peu plus loin dans le temps, les tirailleurs africains ont servi et on les a renvoyés chez eux avec des pensions qui valaient un dixième de leurs camarades français. Sans les tirailleurs, l’armée française aurait eu des difficultés. Sans la main-d’oeuvre des années 1960 et 1970, l’industrie française n’aurait pas été aussi forte. Aujourd’hui, si on enlève les éléments issus de la diversité, le football français s’écroule.
 
Ce qui est dommage dans cette affaire des quotas, c’est que ceux qui ont été les instruments actifs et objectifs de cette discrimination – car il faut appeler les choses comme elles sont – sont toujours en place.

Vous avez été la seule personne noire à la tête d’un grand club européen. Cela a été vécu comme un vrai sentiment de fierté en France et pas seulement que dans les quartiers populaires. Avec du recul, étiez-vous l’arbre qui cachait la forêt ?

P. D. : Évidemment et totalement. J’étais une forme d’anomalie sympathique. Mais une anomalie ! Ce sont les circonstances qui m’ont poussé à devenir président de l’OM plus qu’une volonté exprimée. Mais, après, je dois reconnaître que le propriétaire Robert Louis-Dreyfus n’a jamais fait autre chose que de me maintenir et de me soutenir. Les choses se seraient renouvelées 100 fois, 99 fois je ne serais pas devenu le président de l’OM. Il n’y aurait pas eu de président noir à la tête de l’OM. Je l’ai été et cela a permis aux gens de comprendre qu’un Noir le peut aussi. Et j’y suis resté cinq ans, alors que la durée de vie à ce poste est de deux ou trois ans.



Bio Express

Pape Diouf, de son vrai nom Mababa Diouf, est né le 18 décembre 1951 à Abéché, au Tchad. Originaire du Sénégal, il y passera son enfance avant que son père, militaire dans l’armée française, ne l’envoie à Marseille à l’âge de 18 ans.
Après des petits métiers et un concours d’entrée réussi à Sciences-Po, il devient journaliste sportif au sein de la parution communiste La Marseillaise. Une activité qu’il exercera également à L’Hebdo (1986), au Sport (1987-1988), avant de devenir agent de joueurs et de s’occuper des affaires de Didier Drogba, de Bernard Lama ou encore de Samir Nasri.
En 2005, il change de costume et est nommé président de l’Olympique de Marseille (OM) ; un poste qu’il occupera pendant 5 ans, en réussissant à redonner un vrai élan à l’OM après des années de marasmes. Avec Bernard Tapie, il est certainement le dirigeant de l’OM d’après-guerre le plus populaire. Son charisme, sa connaissance et sa gouaille font de lui un des personnages incontournables du football national.
En 2009, comme un retour aux sources, il a lancé avec Jean-Pierre Foucault une école de journalisme à Marseille.
Dans les médias, il est encore présent comme consultant pour Orange Sport.



Propos recueillis par Nabil Djellit le Lundi 16 Juillet 2012

Edito | Tête d'affiche | Une Ville, une mosquée | Beauté | Business | Sport | De vous à nous