Connectez-vous S'inscrire

Lilian Thuram : « À 9 ans, je suis devenu Noir dans le regard de l’autre »


Ancien footballeur international, engagé et militant, Lilian Thuram est président de la fondation Éducation contre le racisme. Revue de société avec un homme qui aime déconstruire les préjugés.


© Lahcène Abib
© Lahcène Abib

Il y a 50 ans décédait Frantz Fanon, Français, Martiniquais et Algérien de coeur. Figure de la décolonisation, il ne pèse pas bien lourd dans nos livres d’Histoire. Pourquoi cette amnésie ?

Lilian Thuram : Frantz Fanon dénonce d’abord la colonisation française. Dès lors, on peut comprendre qu’on ait du mal à le retrouver dans nos livres d’Histoire.
Le plus étonnant, c’est qu’aux États-Unis il est extrêmement connu. On voit qu’il revient à la lumière, on parle de lui à la radio. Et c’est un bon signe : cela veut dire que notre société a progressé et qu’elle est capable d’avoir une critique de son passé.
Comme chaque individu, nous devons apprendre à nous connaître ; et la société, elle aussi, doit faire ce travail.

Vous êtes commissaire de l’exposition « Exhibitions : l’invention du sauvage ». Comment peut-on expliquer une telle fascination de l’Occident pour les « zoos humains » (on parle de plus d’un milliard de spectateurs cumulés) entre 1800 et 1958 ?

L. T. : À l’époque, il n’y avait ni la télévision, ni la radio, ni la possibilité de voyager. Il existe une forme de curiosité à l’égard de ce qui ne nous ressemble pas. C’était aussi la période de la colonisation.
N’oublions pas les discours qui étaient portés sur l’autre. Les politiques de l’époque conditionnaient les masses à accepter une domination de certains sur d’autres. Dans un passé très proche, on parlait encore de races, avec une supériorité de la prétendue race blanche sur les autres races ; et la race noire était entre le singe et l’homme. Les visiteurs des zoos humains ont finalement intégré le racisme de façon inconsciente.

Quel est le but de cette exposition, où un défenseur comme vous tacle le mythe du « sauvage » ?

L. T. : Ce qui m’anime, c’est comment ont pu se former nos imaginaires et notre façon de penser. Cette exposition est avant tout un questionnement sur l’altérité : comment je perçois l’autre et pourquoi je le perçois ainsi ? Il faut aussi rappeler que les stigmatisations ne sont pas simplement liées à la couleur de la peau. Je trouve qu’il est intéressant de se questionner sur ses propres préjugés, afin de pouvoir de les dépasser. 

En 1931, les arrière-grands-parents de Christian Karembeu (son ami footballeur, ndlr) ont, par exemple, été exhibés. Est-il plus compliqué avec un vécu pareil de chanter La Marseillaise ?

L. T. : Il faudrait poser la question à Christian. Effectivement, on ne se rend pas compte que c’était hier. On ne peut pas nier qu’il y ait un lien entre le passé et le présent. Voilà pourquoi il faut questionner notre passé pour comprendre notre présent, afin de construire quelque chose de meilleur dans l’avenir. Présenter les arrière grands-parents de Karembeu au Jardin d’acclimatation comme des Kanaks sauvages : on imagine toute la construction qu’il y a autour. C’est pour cela qu’il était impératif d’écrire l’histoire de l’invention du « sauvage ».

Par quel cheminement personnel est passé le champion du monde 1998, symbole d’une équipe black-blanc-beur, qui devient aujourd’hui commissaire de l’exposition « Exhibitions » ?

L. T. : Ma naissance et mon vécu aux Antilles sont très importants. J’arrive à 9 ans en région parisienne. Et c’est là que je deviens Noir dans le regard de l’autre, avec les préjugés que peut véhiculer cette « couleur ». À l’époque, il y avait un dessin animé avec une vache stupide, la noiraude, et une vache blanche, très intelligente. Les enfants m’appelaient la noiraude et cela m’a attristé.
De questionnement en questionnement, j’ai compris que le racisme était une construction intellectuelle. Je me suis intéressé à l’esclavage. C’était une façon de me comprendre, de comprendre ma propre famille, la société antillaise et française. J’ai compris que les discours pouvaient consister à conditionner l’autre, à ne pas accepter l’autre en raison de sa couleur de peau ou alors à créer des inégalités comme celles qui peuvent exister entre les hommes et les femmes.

Hormis Yannick Noah et vous, peu de sportifs s’aventurent en politique, dans le domaine social et celui de la culture. Récemment, Joey Starr, dans L’Équipe magazine, s’est ému de ne pas voir Zinedine Zidane sur ce terrain-là. Qu’en pensez-vous ?

L. T. : Je pense que chacun de nous a son parcours de vie. Il ne faut pas critiquer les personnes qui n’ont pas cette sensibilité. On attend trop des sportifs. Dans les autres métiers, il n’y a pas non plus beaucoup de gens qui vont sur ce terrain-là.

Et Zidane…

L. T. : Ce n’est pas parce qu’il ne parle pas de ces sujets-là qu’il n’est pas sensibilisé par cela. Pour ma fondation Éducation contre le racisme, Zidane a participé à un des outils pédagogiques. 

Le 6 octobre 2001, vous avez participé à un match entre la France et l’Algérie. La Marseillaise avait été sifflée. Pensez-vous que c’était une provocation gratuite d’une catégorie de la population comme ce fut présenté ou alors un rejet plus profond ?

L. T. : Dès le lendemain du match, j’avais dit qu’il était trop facile de dire que ces jeunes étaient des « petits cons ». Pourquoi ont-ils sifflé La Marseillaise ? Et pourquoi cela est-il arrivé face à l’Algérie ? Il y a une histoire particulière entre ces deux pays. Comme il y a eu un rapprochement historique entre la France et l’Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale, il faut le même processus pour dépasser les problématiques. Dépasser une forme de culpabilisation chez les Français et aussi un sentiment de victimisation chez les jeunes Français d’origine algérienne. C’est extrêmement compliqué pour certaines personnes de ne pas se sentir vues comme françaises, car l’on se constitue également à travers le regard que l’autre porte sur soi. 

Les enfants de la 2e ou de la 3e génération issue de l’immigration maghrébine ou subsaharienne ne sont, parfois, pas encore considérés comme des Français à part entière. Comment peut-on l’expliquer et que faire ?

L. T. : Il faut se questionner là-dessus : pourquoi certaines personnes ne sont pas vues comme des Français ? Quand vous avez des origines sénégalaises, ivoiriennes, algériennes ou marocaines…, la première chose qu’il faut dire, c’est : « Je suis français et je vais participer au changement de mon pays. » Et cela, il faut le répéter sans cesse. Car si vous-même, vous ne vous considérez pas comme français, vous ne pouvez pas demander à l’autre de vous  considérer aussi comme français.
Il ne faut pas intégrer le discours négatif qui est porté sur vous, qui dit : « Vous n’êtes pas français, je ne vous considère  pas comme français. » Au final, vous vous considérez comme étranger.
Au contraire, il faut revendiquer : « Je suis français comme tout le monde » ; l’histoire des Gaulois, etc., c’est juste une construction intellectuelle. C’est pour cela que je dis aux parents des enfants qui peuvent être discriminés qu’il faut très tôt leur expliquer l’Histoire, pour que cette discrimination ne les touche pas. Afin qu’ils la comprennent et intègrent la démarche intellectuelle qui a conduit à ce mode de pensée. Cela permet ainsi d’éviter d’être dans une forme de violence vis-à-vis de soi-même.  

Bio Express

Arrivé à l’âge de 9 ans des Antilles, Lilian Thuram grandit à Avon, près de Fontainebleau (Seine-et-Marne). L’enfant de Pointe-à-Pitre est doué pour le football.
À 19 ans, il est recruté par Monaco. Il y débute sa carrière professionnelle de footballeur. À ce moment-là, il ne sait pas encore qu’il deviendra le joueur le plus capé de l’histoire du football français.
Fort de ses 142 sélections, d’un titre de champion du monde en 1998 ou d’un Euro en 2000, et d’un parcours exceptionnel en club, le défenseur réputé intraitable sur le terrain se démarque et affiche ses convictions : antiracisme, égalité républicaine…
Dès 2003, il siège au Haut Conseil à l’intégration. Il mouille le maillot en 2005, lors d’un tête-à-tête tendu face à Nicolas Sarkozy, après les déclarations de ce dernier sur le  « nettoyage au Kärcher » des banlieues.
Depuis sa retraite sportive, en 2008, il a créé une fondation vouée à l’éducation contre le racisme (www.thuram.org). Son livre, Mes étoiles noires  (Éd. Philippe Rey, 2010 ; Éd. Points, 2012), a reçu le prix Seligmann contre le racisme.
Récemment, il a pris une position forte et sans ambiguïtés dans les  polémiques portant sur les quotas dans le football français. 



Propos recueillis par Nabil Djellit le Mercredi 1 Février 2012

Edito | Tête d'affiche | Une Ville, une mosquée | Beauté | Business | Sport | De vous à nous