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Hervé Morin: « L’islam s’intègre bien dans l’armée »


Hervé Morin, comme tous les hommes politiques, ne ment jamais, nous dit-il. Alors c’est sans langue de bois que le ministre de la Défense explique en quoi l’atout diversité au sein des armées, premier recruteur de France, revêt, pour lui, une si grande importance.


© Lahcène ABib
© Lahcène ABib

En quoi l’armée française joue-t-elle toujours et encore un rôle de creuset républicain ?

Hervé Morin : À l’époque, j’étais contre la suppression du service national. Celui-ci avait le mérite d’apprendre aux jeunes un certain nombre de règles. Surtout, il permettait aux fils de bourgeois de se rendre compte qu’il existe une France autre que celle de Neuilly-Auteuil-Passy et aux jeunes issus de milieux modestes de pouvoir obtenir, grâce à l’armée, ce qui leur était compliqué d’acquérir : qualifications, permis de conduire… et cela gratuitement. Aujourd’hui, l’armée de métier conserve cette tradition : c’est probablement la grande institution de la République française qui est la plus porteuse de l’idée de l’égalité des chances.

On note un souci de recherche de diversité dans le recrutement…

H. M. : L’armée est le premier recruteur de France, avec 30 000 recrutements par an. Et très diversifiés : depuis des jeunes sans qualification aucune (75 % des 88 000 militaires du rang ont un niveau scolaire égal ou inférieur au brevet des collèges ou au BEP) jusqu’à des personnes ayant un niveau de qualification très pointu. Sur un effectif total de 237 000 militaires, tous corps d’armées confondus, 13 % sont des femmes. Le département de la Seine-Saint- Denis, celui du Nord ainsi que les DOM constituent des régions de recrutement importantes.

N’est-ce pas dû à la situation difficile de ces bassins d’emplois, qui deviennent une manne favorable pour l’armée ?

H. M. : Il est vrai que des jeunes sans qualification et recherchant un emploi qui se disent « J’aime le sport, l’aventure… » et « j’aime la France ! » peuvent naturellement être attirés par l’armée. Mais l’armée, c’est un métier particulier. Quand on recrute un contingent, on constate de 25 à 30 % de départs dans les six premiers mois.

Les motifs de départ ?

H. M. : La vie militaire est beaucoup plus rude qu’on ne le pense. Un militaire est souvent appelé à être loin de sa famille. Quand on part en Afghanistan, on est six mois en préparation et six mois sur le théâtre d’opération. Une fois sur place, chaque fois que vous montez dans votre véhicule vous vivez avec l’inquiétude de sauter sur une mine en dépit des précautions qui sont prises. C’est un métier dont l’engagement ultime est de risquer sa vie. S’engager n’est donc pas simplement lié à une situation de l’emploi difficile. D’autres motivations prévalent.

Une diversité de métiers, une évolution de carrière, quel que soit le milieu dont on est issu ?

H. M. : Un sous-officier sur deux vient des militaires du rang et un officier sur deux vient du monde des sous-officiers. Un énorme effort de promotion et de qualification permanente est poursuivi. Dans une armée professionnelle, on est amené à exercer des métiers différents et à n’être pas tout le temps combattant. 
Il y a cette tradition que ceux qui veulent réussir le peuvent, qu’ils s’appellent Dupont ou Belarbi… Beaucoup de Français issus de l’immigration sont dans l’armée, mais pas assez dans les grandes écoles. 

Comment réduire ce « gap » ?

H. M. : Les officiers sortent des écoles d’élites : Saint-Cyr, École navale, École de l’Air… On trouve ici le même gap que dans toutes les grandes écoles de la République. En 2007, j’ai lancé le Plan « égalité des chances ». Et on va y arriver ! Les lycées militaires accueillent désormais 15 % de jeunes issus de milieux modestes, ce qui représente, pour 2010, 340 élèves. En 2011, quand nous serons à plein régime, 450 jeunes issus de milieux modestes seront ainsi inscrits  dans les six lycées militaires. C’est le premier acte.

Et le deuxième acte ?

H. M. : Des classes-passerelles, au sein des lycées militaires, ont été créées pour des jeunes ayant une forte motivation pour entrer en classe préparatoire mais  auxquels il manque les codes culturels. Quand on veut intégrer une grande école et passer un concours, il faut en posséder ces codes. J’ai un père qui a le certificat d’études et une mère qui n’a aucun diplôme. Mon père était maçon. Je sais ce que c’est que de se trouver dans une grande école avec des camarades de classe qui vous parlent du dîner de la veille avec tel ministre, de la dernière expo à la mode… Grâce au Plan « égalité des chances », nous pouvons espérer à long terme parvenir à avoir un chef d’état major des armées de « couleur », comme le fut Colin Powell aux États-Unis.

Selon certains, il faut attendre encore deux décennies pour atteindre un tel renouvellement…

H. M. : Il faut que les jeunes qui ont aujourd’hui 20 ans soient en âge d’être généraux. On ne peut accélérer le temps ! Cela n’empêche pas d’autres idées. J’ai  aussi mis en place un système de tutorat. Près de 200 élèves des grandes écoles relevant du ministère de la Défense parrainent 350 jeunes des lycées.

La demande de viande halal ou casher, qui peut être perçue comme stigmatisante, ne pose-t-elle pas un obstacle à la mobilité professionnelle ?

H. M. : Absolument pas… On a la possibilité dans l’armée française, quand on est juif ou musulman, de manger casher ou halal… On a des aumôniers de tous  les cultes. 30 aumôniers musulmans exercent aujourd’hui, et un plan de recrutement est en cours, pour parvenir à 38 aumôniers musulmans d’ici à 2012.

Sans nier les liens historiques entre la religion catholique et la Défense, il est reproché à l’armée de mettre à mal non pas l’islam, mais la laïcité…

H. M. : Étant agnostique, je suis à l’aise avec cette question. Il est vrai que l’armée française conserve un certain nombre de traditions pouvant heurter une laïcité rigide. Mais la laïcité française est une laïcité ouverte, une laïcité positive. Il arrive que l’armée française soit endeuillée : quand on a eu nos dix soldats morts en Afghanistan, en août 2008, avant l’enlèvement des corps une cérémonie oecuménique a été célébrée. Les aumôniers des différents cultes étaient présents. C’est l’expression de la grande solidarité de la communauté militaire ; la force de l’armée, c’est son exigence de cohésion. Dans nos armées, cette cohésion respecte la diversité.

Comment « déconfessionnaliser » les conflits ? Quel message l’armée délivre-t-elle pour motiver des soldats envoyés en pays musulmans ?

H. M. : L’action militaire n’a jamais un seul instant une portée confessionnelle. Il n’y a pas un militaire français en Afghanistan qui pense qu’il va faire la guerre aux musulmans. Il lutte contre les terroristes. Il s’agit de redonner à un peuple la paix et la sécurité et de lui faire retrouver sa souveraineté. Et en même temps d’éviter l’effet domino avec les pays voisins que sont l’Iran et le Pakistan, dans l’hypothèse où l’Afghanistan sombrerait dans le chaos.

Quelles sont les valeurs qui vous animent ?

H. M. : J’ai une immense tolérance : le sentiment qu’en chacun il y a quelque chose de bien. J’ai une vraie intolérance à la violence. Mon critère de jugement n’a jamais été la réussite sociale, j’ai beaucoup de respect pour des hommes et des femmes qui exercent des métiers (aide soignante, instituteur…) qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur par la société française. J’aime le monde rural. Mes deux grands-pères étaient paysans ; mon père, maçon, avait la passion de la terre et avait monté son élevage. Et je voulais être paysan. Mon père me l’a interdit. À quoi tient la vie ? C’est curieux ! Le rapport à la terre enseigne aussi la patience et la modestie.

Bio Express

Né le 17 août 1961 à Pont-Audemer, dans l’Eure, Hervé Morin est maire d’Épaignes depuis 1995, une commune de 1 400 habitants à quelques kilomètres de sa ville natale. Il est député de l’Eure de 1998 à 2007. Alors vice-président exécutif de l’UDF, Hervé Morin appelle à voter pour Nicolas Sarkozy dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle de 2007. Il crée le Nouveau Centre et en devient le président. Avec pour ambition de refonder un parti de centre droit, à la fois pro-européen, humaniste et libéral. Ministre de la Défense, Hervé Morin engage la réforme de la carte militaire, crée un « Pentagone à la française » pour l’horizon 2014 et lance en 2007 un Plan de l’égalité des chances, afin d’attirer les jeunes issus de tous les milieux sociaux dans les métiers de la Défense, l’armée s’étant professionnalisée. 25 000  jeunes en ont bénéficié en 2009.


Propos recueillis par Huê Trinh Nguyên le Mardi 1 Juin 2010

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