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Hamou Bouakkaz: « Le seul vrai handicap, c’est le manque d’amour »


Son handicap, il en a fait une force. Aveugle de naissance, Hamou Bouakkaz, maire adjoint chargé de la démocratie locale et de la vie associative à Paris, n’a pas la langue dans sa poche. Il nous ouvre les portes de son bureau parisien. Rencontre avec un élu qui a fait « entrer l’“anormalité” au Conseil de Paris ».


© Hervé Cortinat
© Hervé Cortinat

Ingénieur, militant associatif, élu à la ville de Paris et aveugle ! Votre trajectoire est teintée d’« anormalité » comme vous le dites. Comment est-ce possible ?

Hamou Bouakkaz : Pour moi, cela s’explique par le génie intégrateur de la France. Les milliers d’étrangers qui sont venus sur son sol comme Pierre et Marie Curie ou Léon Gambetta − sans me comparer à eux − ont apporté à la France leur part de génie. À défaut de génie, j’apporte mon humanité. Et puis les nouvelles technologies m’ont aidé : sans Internet, les e-mails, l’informatique, je n’aurais pas mené un tel parcours. Je considère que la vie est une récréation : j’ai eu des  rêves et j’ai tâché de les réaliser. J’aime la vie.

Vous êtes l’un des rares élus de la diversité. Il y a donc de l’espoir ?

H. B. : J’ai bataillé pour être élu, sans compter que je n’ai pas la langue dans ma poche. On ne peut plus promouvoir uniquement, par exemple, des médecins franco-français. Je dis souvent que je suis Français d’origine berbère [sourire]. Dans l’imaginaire français, cela passe mieux. C’est demi-tarif !

Vous avez été conseiller de Bertrand Delanoë, en charge des personnes handicapées et des relations avec le culte musulman : deux problématiques qui vous traversent mais, au fond, différentes ?

H. B. : Ce n’est pas si différent que cela. Ce  sont des problématiques de gens « anormaux ». Ce n’est en effet que depuis quelques années seulement que la loi s’intéresse aux personnes handicapées ! Pour ce qui concerne les musulmans, l’indépendance a été donnée aux colonisés afin d’éviter qu’un jour un président ne s’appelle Mohammed ! Cinquante ans après, on découvre que la possibilité que cela arrive est proche de zéro. Voilà des invités que l’on n’attendait pas à la table de la République ! À l’instar des personnes handicapées, les musulmans ne sont pas des sous-citoyens…

Vous êtes Français d’origine arabe et de culture musulmane : en politique, une circonstance aggravante ?

H. B. : Mais cela relève de la vie privée… Ce n’est pas à la société d’assumer la pratique religieuse des croyants. Pour autant, elle doit permettre de pratiquer la religion dignement… 

C’est-à-dire ?

H. B. : On ne peut pas dire que les musulmans brillent par leur organisation. Ils ont du mal à se rassembler. Il serait temps de jeter des ponts et de miser sur les points communs plutôt que les différences. Si les 5 millions de musulmans de France mettaient un euro dans une cagnotte, on arriverait à 5 millions d’euros. N’oublions pas que réunir les moyens d’une pratique digne de son culte est un signe de maturité. Au lieu de cela, il se trouve des personnes qui gèrent des mosquées leur assurant une forme de notabilité.

Aujourd’hui, vous êtes élu à la démocratie locale et à la vie associative. Désormais, est-ce que l’on regarde vos compétences exclusivement ?

H. B. : Auparavant aussi j’étais reconnu pour mes compétences. Lorsque j’étais conseiller de Bertrand Delanoë, j’apportais mon expertise en tant que personne handicapée. Je n’aurais pas souhaité être maire adjoint en charge de ces questions car j’aurais été l’élu des personnes handicapées. Je refuse de m’assigner à résidence en tant qu’élu ! Dès lors que l’on reçoit l’onction démocratique, l’on s’occupe d’une palette de questions plus large.

Que cela a-t-il changé ?

H. B. : Avant, la démocratie locale et les associations, ce n’étaient pas ma tasse de thé ; maintenant cela m’empêche de dormir ! Le fait d’être aveugle me  prédispose, par exemple, à envisager l’accessibilité des non-voyants à la vie associative et à la démocratie locale. Je mets mon énergie à mobiliser autour de ces deux thèmes. Je travaille actuellement sur la mutation du monde associatif dans le contexte de crise.

Autre cheval de bataille pour vous : la diversité en politique. La tâche est loin d’être simple…

H. B. : Tant que les partis utiliseront des « Arabes d’élevage », ces derniers appliqueront les politiques que l’on attend d’eux. Pour les sélectionner, les partis ont comme critères l’ambition démesurée, l’absence de compétences et le manque de conviction. Ces individus ont été « élevés » pour être malléables. Grâce à eux, la classe politique envoie un message clair : « On a essayé de promouvoir la diversité, mais cela ne fonctionne pas. » Tout cela conduit à l’échec. Dans une section de parti, nombre de militants voudraient être en position éligible sur les listes électorales. Tout le monde veut une place. D’où la nécessité d’objectiver les
critères sur les convictions et les compétences.

D’avoir grandi dans un bidonville, cela « forme » aux épreuves de la vie et à la politique…

H. B. : Je n’ai pas ressenti de douleur particulière. J’ai admiré ma mère. Quand elle chauffait de l’eau par exemple, avec deux enfants aveugles, fallait avoir quatre yeux… Au fond, le seul vrai handicap, c’est le manque d’amour.

Malgré ces difficultés, vous étiez heureux ?

H. B. : J’étais bien partout. Le fait de parler berbère m’a préservé des discontinuités, en évitant les ruptures entre les valeurs parentales et le monde extérieur. À la  maison, on avait la langue berbère, les plats kabyles et, à l’extérieur, le radio-crochet et l’école de la République. J’étais tout le temps à l’aise. C’est en agrégeant  les savoirs appris à la maison et à l’extérieur que je me suis construit. Il faut jeter des ponts entre les milieux. Quand seront nommées des rues Émir-Abdelkader, que l’on organisera des soirées Ramadan partout en France, la culture musulmane sera banalisée. Les gens n’auront plus besoin de burqas !

Vous êtes né à Alger… Quels liens gardez-vous avec l’Algérie ?

H. B. : Essentiellement des senteurs, des bruits. J’y ai encore de la famille… Je n’y suis pas allé depuis longtemps. J’en ai une relation éloignée. Je connais mieux l’Algérie de France !

Pourtant, à 24 ans, bardé de diplômes, vous avez tenté un retour en Algérie…

H. B. : Vous êtes bien renseignée ! Oui, c’est vrai. En Algérie, les autorités m’ont dit : « On a pas mal d’ennuis ici. Alors ingénieur et aveugle, ce n’est pas la peine ! » [rires]. La deuxième fois que j’y suis allé, j’ai été arrêté à l’aéroport pour insoumission au sujet du service militaire. Je serais toutefois très heureux  d’entreprendre quelque chose avec l’Algérie. Je suis un citoyen du monde !

Bio Express

Tout prédestinait Hamou Bouakkaz au combat. D’abord sur la vie. Né aveugle, en 1964, en Algérie, il grandit dans un bidonville en France entouré des siens, et surtout d’une mère courage, auprès de laquelle il ne manque ni d’amour ni de couscous. Il en gardera des bons souvenirs, essentiellement.
Études brillantes : il sort de Sup Télécom ingénieur systèmes informatiques en 1988. Sa carrière est lancée. Il intègre le Crédit Lyonnais, puis, en 1993, il rejoint le monde de la finance en tant qu’opérateur de marché.
Parallèlement, il se lance dans le combat associatif, s’appuyant sur ce qui le touche de près : la cécité. Dès la fin des années 1980, il participe à des groupes  de travail sur l’accessibilité des non-voyants aux transports publics. En 2006, il devient administrateur de l’AGEFIPH*. Fort de sa connaissance du terrain, il est sollicité par Bertrand Delanoë, maire de Paris. Il rejoint son équipe en tant que conseiller en charge du handicap et du culte musulman.
En 2006, il est désigné comme suppléant de Danièle Hoffman-Rispal, députée PS de la 6e circonscription de Paris. 2008 marque un tournant. Il fait partie des très rares Français d’origine maghrébine en position éligible sur une liste municipale. Il est élu, derrière Bertrand Delanoë, maire adjoint en charge de la démocratie locale et de la vie associative.
 
*Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées : www.agefiph.fr


Propos recueillis par Nadia Moulaï le Lundi 2 Novembre 2009

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