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Fellag « Le rire peut combattre tous les travers extrémistes »



Sur les planches du théâtre du Rond-Point et en tournée jusqu’en 2013, dans Petits Chocs des civilisations Fellag coiffe une toque de chef et se lance dans un « cooking show » spécial couscous, un délicieux prétexte pour fêter la fraternité entre Maghrébins et « Français de souche » et relever avec force d’humour les petites peurs et aprioris en tout genre.


Photos : © Sylvain Bocquet
Photos : © Sylvain Bocquet

Pourquoi avoir intitulé votre pièce « Petits chocs des civilisations » ?

Fellag : Le titre est un clin d’oeil au Choc des civilisations, thèse de Samuel Huntington, qui développe l’idée que les guerres du futur (après la chute du bloc soviétique) seront causées par des affrontements entre les grands groupes culturels et civilisationnels sous-tendus par les religions. Dans mon spectacle, il ne s’agit bien sûr pas de cela. Je veux juste rire de ces peurs du quotidien qui ont un lien proche ou lointain avec ces fantasmes (ou pas). Je repasse donc par les thèmes principaux qui nourrissent les clichés qu’on a les uns sur les autres dans la société française (métissée) d’aujourd’hui. Je cible l’idée de « la colonisation de la France par les musulmans », le racisme qui est la chose du monde la mieux partagée, la culpabilisation, la victimisation, le ramadan, la viande halal, etc.

Avec les événements provoqués par la diffusion du film anti-islam, ne pensez-vous pas au contraire que cela accentue cette idée de « choc des civilisations » ?

Fellag : Selon moi, les vrais grands chocs des civilisations sont ailleurs. Je pense néanmoins que ce genre de provocation peut être très lourd de conséquence. Plutôt que de réagir émotionnellement, il faut y répondre de façon intelligente.

Comment traitez-vous ces thématiques dans votre spectacle ?

Fellag : Je ne traite pas du tout ces thématiques dans mon spectacle. Je fais un travail de « décomplexion » des traits culturels et de tous les tabous de notre société pour en faire quelque chose de normal et pour qu’on parvienne à ne pas avoir honte de ce que l’on est.  Le rire est, à ce titre, un moyen formidable de communication. Si on parle de ces mêmes sujets dans une conférence, avec un micro, au bout de 5 minutes les gens partent ! Alors que dans un spectacle comique, le message passe mieux, on se libère et on se sent heureux !

Vous sentez-vous libre de tout exprimer sur scène ?

Fellag : Quand j’aborde l’écriture d’un spectacle, je ne me dis pas : « Je me sens libre de tout exprimer, donc je vais tout exprimer… »
Quand naît l’idée d’un spectacle, je fais un plan pour savoir vers où je veux mener cette idée. Qu’est-ce que je veux raconter à travers elle ? Je fais ensuite des recherches pour trouver de la matière dans l’actualité ou dans l’air du temps. Ensuite, quand j’ai une charpente solide, je développe ma grande histoire que je saupoudre de petites histoires. Puis quand un thème « sensible » surgit, j’essaie de trouver la meilleure manière dramaturgique qui pourrait me permettre de le faire « passer » de façon à ce qu’il fasse rire, peut-être réfléchir, sans que cela choque.
 
Parfois ce détournement peut se révéler en soi comme un ressort comique. En fait, ce n’est pas le degré de ce qu’on est capable d’exprimer ou pas qui est le plus important, mais « le pourquoi et le comment ». Le pourquoi et le comment qui sont peut-être la base même de l’écriture théâtrale.

Pensez-vous vraiment que l’humour puisse lutter contre l’intolérance ?

Fellag : Tout à fait. Il ne met pas fin à l’intolérance, mais ça fait du bien : « L’humour, c’est comme les essuie-glaces, ils n’arrêtent pas la pluie, mais ils permettent de regarder loin et d’avancer. » Cette jolie maxime est de Gérard Jugnot.

Mettez-vous des limites à l’humour ?

Fellag : Je m’arrête là où mon public ne peut plus me suivre.

Pensez-vous que les caricatures de Charlie Hebdo ont dépassé les limites de l’humour ?

Fellag : Les limites de l’humour sont subjectives. Je trouve surtout que ces caricatures n’ont pas de sens parce qu’à partir du moment où il n’existe pas de représentations du Prophète, on peut difficilement le caricaturer.

Quelles sont les valeurs qui vous animent au quotidien ?

Fellag : Le travail, la fidélité, l’honnêteté, le respect, la parole donnée, l’intégrité, le sens des responsabilités...

Que pensez-vous des rapports entre l’Algérie et la France ?

Fellag : Peut mieux faire ! L’Algérie et la France ont des liens très forts depuis 150 ans, aussi bien de haine que d’amour. Beaucoup de Français se sont mariés à des Algériennes et vice-versa. Je fais des tournées depuis 7 ans en France et il n’y a pas un seul lieu où je ne trouve pas des couples mixtes franco-algériens, même dans les villages les plus reculés. Pourtant, 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, les deux pays se disputent  encore comme chien et chat alors que les deux peuples ne demandent qu’à s’entendre. Par conséquent, et j’en parle dans mon spectacle, arrêtons de faire de la victimisation des uns et de la culpabilisation des autres un fonds de commerce.

Pendant le spectacle, on vous voit préparer un couscous, mais quel est votre couscous préféré ?

Fellag : Le couscous au poisson, au mérou plus précisément !

 

BIO EXPRESS

Mohamed Fellag est né en 1950 à Azeffoun, un petit village de la région de Tizi Ouzou, en Algérie. Très jeune, il se tourne vers le théâtre puisqu’il intègre, à 18 ans, l’Institut national d’art dramatique d’Alger avant d’évoluer dans différents théâtres du pays.
 
À la fin des années 1970, il part vivre plusieurs années à l’étranger, au Canada puis en France, et revient en Algérie en 1985. Cette année-là, Fellag réintègre le Théâtre national algérien en tant que comédien et metteur en scène.C’est alors qu’il crée ses premiers one-man-shows, un genre qui va le rendre particulièrement célèbre auprès du public algérien. En 1994, il s’exile de nouveau en Tunisie puis en France, où il crée trois spectacles : le très populaire Djurdjurassique Bled (prix de l’Humour noir), Un bateau pour l’Australie et Le Dernier Chameau (prix Raymond Devos pour la langue française).En 2008, le comédien poursuit sa critique humoristique de l’Algérie et des Algériens dans Tous les Algériens sont des mécaniciens au théâtre du Rond-Point.
 
Plus récemment, il a interprété le très touchant Monsieur Lazhar dans le film éponyme du réalisateur québécois Philippe Falardeau et joué dans le dernier long  métrage d’Alexandre Arcady, Ce que le jour doit à la nuit, une adaptation du best-seller de Yasmina Khadra, qui retrace l’itinéraire d’un Algérien des années 1930 à nos jours.
 

Propos recueillis par Saliha Hadj-Djilani le Vendredi 1 Mars 2013

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