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Fatine Layt : « La finance au service de l’intégration est mon cheval de bataille »


Rien ne semble lui avoir résisté. Son parcours fulgurant au sein du monde de la finance, où être femme dirigeante n’est pas si fréquent, est exemplaire.
Tout en retenue sur le plan personnel, mais pleine de fougue pour ses projets, Fatine Layt, présidente de la banque d’affaires Oddo, nous livre les coulisses de son parcours plus complexe qu’il n’y paraît.


© Cecil Mathieu
© Cecil Mathieu

En tant que femme et franco-marocaine, vous êtes-vous heurtée au fameux « plafond de verre » dans votre parcours professionnel ?

Fatine Layt : Je ne sais pas si j’ai brisé un plafond de verre comme vous dites. Ce qui est vrai, c’est qu’en tant que fille d’un couple mixte franco-marocain née à la fin des années 1960, cela n’a pas été facile. Dans la banque, j’ai dû évoluer dans un univers totalement masculin et très misogyne, mais j’étais totalement motivée. J’ai toujours voulu l’excellence et être libre. Pour ça, il fallait réussir et se faire sa place. J’encourage vraiment les femmes à ne pas se résigner et encore plus celles qui sont riches d’une double culture, car c’est une brique en plus : cela les rend plus puissantes dans leur analyse, dans leur perception et leur compréhension des choses.

Motivation, excellence et liberté… : qui vous a transmis ces notions ?

F.L. : Appartenir à une minorité et être en partie exclue d’un certain système, de certains univers, peut provoquer, je crois, deux extrêmes. Soit on lâche, parce qu’on est complètement désespéré. Soit on s’accroche, et ça devient vital : cela a été mon cas.

Instaurer des quotas, vous êtes pour ?

F.L. : Pour moi, les quotas ne sont pas le bon système, parce qu’ils sont perçus négativement et qu’ils ôtent ainsi toute légitimité à leurs bénéficiaires. Dans mes équipes, j’ai toujours eu des personnes d’origine marocaine, tunisienne, sénégalaise… Mais c’est une discrimination positive qui s’appuie sur les compétences. Je pense qu’il faut un panachage entre de l’affirmative action intelligente et la mise en valeur d’exemples individuels qui, mis bout à bout, finissent par changer les choses. Cela dit, je n’ai pas de recette miracle à proposer. 

Dans les années 1990 et 2000, vous avez été directrice financière puis directrice générale dans l’édition et la presse, et avez notamment recapitalisé Libération. Appétence pour les médias ?

F.L. : J’ai toujours considéré que la finance était un moyen et non une fin, et cela a toujours été mon approche. J’ai effectivement un vrai goût pour la presse, car c’est la liberté d’expression, la pluralité des points de vue. Les médias sont la respiration de la démocratie : c’est vital pour nos sociétés. 

Où en êtes-vous de votre projet de banque en finance islamique ?

F.L. : En préambule, il faut commencer par désamorcer les peurs que l’expression « finance islamique » suscite en France. La définition que j’en retiens est un rapport à l’argent centré sur plus d’éthique, plus de confiance et plus d’équilibre entre les parties. Ce sont des valeurs qui s’adressent à tous, encore plus  aujourd’hui, dans un contexte de crise de confiance envers les banques. À force de vendre des produits financiers de plus en plus complexes, de moins en moins compréhensibles, et de faire payer tout un tas de services inexistants, on exclut les gens de la vie sociale. Or les Français ont vraiment besoin d’une finance juste, facile à comprendre et à utiliser. De mon point de vue, la finance sert à socialiser et à intégrer dans la vie économique de tous les jours.

En vous intéressant à la finance islamique, ne prenez-vous pas de risques ?

F.L. : Pour moi, le risque est plutôt de ne rien faire. Pour des raisons sociales autant que religieuses, un grand nombre de nos concitoyens de confession  musulmane ne se sentent pas à l’aise avec l’offre bancaire actuelle. Ce n’est bon ni pour eux, ni pour leur place dans la société, ni pour la fluidité des relations économiques et sociales dans notre pays. Personne n’a osé à ce stade concevoir une offre bancaire qui leur soit adaptée, car le ticket d’entrée social et politique semblait trop élevé. Il faut trouver un juste équilibre entre respect des principes classiques de la finance islamique et respect des règles bancaires d’un État laïc. Les  musulmans ne veulent pas être enfermés dans une offre communautariste contrairement à ce que d’aucuns prétendent, pour mieux savonner la planche ; ils veulent une offre spécifique, mais offerte à tous et bonne pour tous. 

En quoi consistera votre offre ?

F.L. : Je travaille à ce projet de banque islamique depuis plus de deux ans et demi et j’ai bon espoir d’aboutir dans les six mois à venir. Ce sera une offre globale, grand public, low cost, honnête, juste et transparente. C’est revenir à la racine même de la banque : des gens mettent de l’argent en dépôt chez vous parce qu’ils vous font confiance. Votre mission, c’est de le gérer avec un certain nombre de règles éthiques et de le transformer en prêts pour d’autres. La finance est le nerf de la guerre partout. Et la finance au service de l’intégration économique et de l’utilité est mon cheval de bataille. 

Par ailleurs, vous êtes présidente du Cercle des partenaires du théâtre des Bouffes du Nord, à Paris…

F.L. : Là encore, c’est mettre la finance au service d’une cause à laquelle je crois et au service de l’intégration. Je suis là pour aider à l’équilibre financier du théâtre, pour continuer de financer la création : un spectacle peut coûter entre 200 000 et 1,5 million d’euros. Les Bouffes du Nord est l’un des théâtres le moins chers de Paris. Mais la culture est la chose la plus difficile à atteindre. Tout le monde peut acheter une paire de Nike, mais si on n’a pas été sensibilisé à la culture, aux cultures, on ne sait même pas qu’elles existent. Ce qui compte pour moi, c’est de créer le premier contact : permettre aux jeunes d’être confrontés à des choses nouvelles, et leur donner envie d’aller plus loin. 

Comment expliquer ce discours autour de « l’intégration des jeunes issus de l’immigration » selon la formule consacrée, dont on dit qu’elle est en panne ?

F.L. : Auparavant, on se disait qu’il suffisait de bien travailler à l’école pour avoir ensuite un job. Aujourd’hui, que dire à un jeune qui ne travaille pas en classe et qui vous répond que de toute façon il sera au chômage ? Il faut redonner de la confiance, du respect et de l’espoir. Il faut donc donner tous les outils possibles pour pouvoir entrer dans la cité et être fier de ses origines. Voilà pourquoi la finance islamique, pour moi, est tout sauf de la communautarisation : c’est une  reconnaissance de ses origines culturelles et de ses spécificités. Tant qu’on n’en sera pas fier ni reconnu, on ne pourra pas s’intégrer, tant de son point de vue que de celui des autres.

Vous avez un pied à terre au Maroc. Depuis quand ?

F.L. : Un peu moins de dix ans. Cela coïncide en fait au moment où je me suis mariée et où, donc, j’ai prévu d’avoir des enfants. C’est probablement l’idée de la famille, des racines… Cela a certainement joué. On ne peut pas occulter ses racines : on ne peut être réellement pacifié dans la cité que si on a bien intégré ses  racines, même si elles sont parfois très lourdes et qu’on en a bavé. Aujourd’hui, je suis française et je vis en France,  mais mes racines profondes sont au Maroc. J’y ai acquis une ferme à 15 km de Marrakech, en pleine campagne. On y produit des oranges, des abricots et des grenades, des confitures et de l’huile d’olive. C’est un endroit que j’adore parce que c’est la simplicité, l’amour de la terre.

Bio Express

Née au coeur de l’été 1967 sous le soleil casablancais, d’un père marocain et d’une mère française, Fatine Layt est aujourd’hui une banquière renommée dans les discrètes coulisses de la finance.
Formation à l’excellence de la très select école Sainte-Marie de Neuilly, major de promo 1989 de Sciences Po Paris et diplôme de la Société française des analystes financiers, son parcours a été fulgurant : numéro deux de l’agence photo Sygma à 28 ans ; PDG d’un groupe de presse spécialisé, CE2P, un an plus tard. 1999 : elle crée Intermezzo, société de conseil en ingénierie financière spécialisée dans les médias.
Suivent trois ans d’association avec Jean-Marie Messier, dans la banque d’affaires Messier Partners, à Paris et à New York. Nouveau front, à 40 ans : elle fonde Partanéa, société de conseil en fusions-acquisitions, rachetée un an plus tard par la banque Oddo et Cie.
À 44 ans, la jeune femme, décorée de la Légion d’honneur, est associée gérante et présidente de la banque d’affaires Oddo Corporate Finance. Son engagement, aujourd’hui ? L’intégration économique pour tous via son projet de création de banque éthique fidèle aux principes de la finance islamique. 


Propos recueillis par Faïza Ghozali le Mardi 1 Novembre 2011

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