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Égypte, le football en martyr



Deux mois après la tragédie de Port-Saïd qui avait fait 74 morts, le football égyptien, à l’image d’un pays tourmenté par sa révolution, est en deuil. À l’arrêt, les supporters et le pays réclament justice et explications.


Ahmed Hassan / AP / SIPA
Ahmed Hassan / AP / SIPA

SOULÈVEMENT. Tout est parti d’une banderole. Une vanne un peu sèche qui tourne mal… très mal. « Les Port-Saïdiens ne sont pas des hommes. » Le 1er février dernier, ces mots feront basculer une simple rencontre de football dans un bain de sang inouï. Invectivés, les supporters d’Al-Masry, équipe locale, ne feront aucun cadeau à ceux du Al-Ahly, grand club du Caire. Lynchés, agressés et violentés à coups de couteau ou de batte, 74 supporters Ahly laisseront leur vie dans ce goulot d’étranglement. Magicien du football africain et prince d’Égypte en quelque sorte, Mohamed Aboutreika, star du Al-Ahly témoigne : « Ce n’est pas du football, c’est la guerre, raconte-t-il. Des gens sont morts devant nous. Il n’y avait pas de dispositif de sécurité, pas d’ambulances. » L’émotion et l’effroi envahissent la planète. Les réactions internationales s’enchaînent jusqu’à Sepp Blatter, le président de la FIFA, faisant part de sa tristesse : « C’est un jour sombre pour le football. Une telle catastrophe est inimaginable et ne devrait pas se produire. »

Politique et football : des rapports quasi incestueux

Pourtant, personne n’est dupe. Très rapidement, la thèse de la manipulation est agitée. Tous savent que le noeud du problème dépasse une simple rivalité entre deux clubs, qui n’avaient jusqu’à présent connu aucune confrontation aussi sanglante. Derrière le simple affront d’une banderole moqueuse se cachent des motivations politiques en rapport avec le contexte tendu que connaît le pays du Nil.
Dans une nation où le lien entre la politique et le football est quasi incestueux, il ne pouvait pas en être autrement. Mise en cause lors des affrontements, la passivité des forces de l’ordre présentes dans le stade rend incrédules les témoins.
 
Le parti des Frères musulmans monte au créneau, défendant les Ultras et accusant les partisans de Moubarak de vengeance. Ce jour-là, venus du Caire pour encourager Al-Ahly, les Ultras (groupe de supporters) étaient en effet présents dans les travées du stade. Ceux-là mêmes, qui, quelques mois plus tôt, étaient montés en première ligne pour affronter les partisans de Moubarak, place Tahrir. 
Depuis, personne en Égypte ne croit à un acte fortuit. Le drame a, lui, relancé la contestation contre l’armée. Bien que 75 personnes soient poursuivies dans le cadre de l’enquête, dont le chef de la sécurité à Port-Saïd ainsi que 9 policiers, l’apaisement n’est pas encore à l’ordre du jour et les manifestations des Ultras continuent.

Des stars annoncent leur retraite internationale

Dans les rues, comme si on avait réuni sous une même bannière la Basse- et la HauteÉgypte, une image forte restera. Frères ennemis, les supporters des grands clubs du Caire, Al-Ahly et le Zamalek, ont décrété l’union sacrée pour rappeler au nouveau pouvoir égyptien son devoir de justice.
 
Oui, l’Égypte a déjà commencé à changer… Sur le terrain sportif, le football s’est mis en pause indéterminée. Les matchs de la sélection des Pharaons sont suspendus, de nombreuses stars de l’équipe nationale ont aussitôt annoncé leur retraite internationale. Le Championnat national 2012, quant à lui, a été annulé. Il est remplacé par un tournoi baptisé la Coupe des martyrs – prévue pour se tenir à huis-clos –, qui permettra de garder la forme et de dégager quelques fonds pour les familles des victimes. Excommunié, Al-Masry n’y participera pas.

Ramener le football à la vie

Dans l’imaginaire égyptien, la ville de Port-Saïd, embouchure méditerranéenne du canal de Suez, est désormais mise au ban. Plus personne ne veut venir y jouer. L’Égypte panse encore ses plaies. Désormais à la tête de l’équipe nationale d’Égypte, la plus titrée du continent africain, l’Américain Bob Bradley a compris que sa mission dépassait le cadre du football : « Nous allons devoir travailler dur pour reconstruire une équipe qui rendra le peuple égyptien heureux après la perte de nombreux amoureux du football. Les victimes resteront dans nos coeurs. Les gens doivent comprendre l’importance de ramener le football à la vie », explique-t-il. 

L’essentiel est bien là, que le football ne soit plus en Égypte une question de vie ou de mort !

Nabil Djellit le Lundi 2 Avril 2012


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Edito

Le temps de la justice

Mohammed Colin - 18/11/2021
Par un hasard du calendrier, les commémorations des attentats du 11 septembre 2001 ont coïncidé avec le début du procès hors norme des attaques du 13 novembre 2015. Deux traumatismes provoqués par la même idéologie mortifère, le jihadisme, mais qui font appel à deux visions différentes pour répandre la justice. Si les profils et les modes d’actions changent avec le temps, le terrorisme islamiste s’inscrit dans le temps long en mettant au défi l’État de droit de nos sociétés. Chaque attentat coche à deux objectifs simultanés tels le fameux effet « kiss-cool ». Outre le fait de semer l’effroi auprès des populations conformément à la nature intrinsèque du terrorisme, le but est aussi de prendre en défaut nos systèmes démocratiques en les conduisant à renier leurs valeurs. La suspicion généralisée, la production de lois et de tribunaux d’exception sont des dommages qui font partie intégrante de leur stratégie. Le second effet serait donc une sorte de pousse à la faute qui soutiendrait l’idée que notre système démocratique n’est pas si vertueux qu’il n’y parait. C’est dans ce sens que la réponse va-t-en-guerre de Bush au Moyen-Orient après le 11-Septembre et son incapacité à traduire, 20 ans après, les inculpés devant un tribunal digne des standards de justice d’un État démocratique constituent de graves erreurs qui profitent aux jihadistes. En France, six ans après l’horreur du 13-Novembre, c’est une autre approche qui nous guide. Celle de la justice encadrée par notre État de droit. Face au déchaînement de violence qui a fait 131 morts, nous répondons par neuf mois d’un procès historique minutieusement préparé dans lequel sont jugés 20 accusés. Il représente une étape importante dans le processus de résilience des victimes directes mais aussi pour la communauté nationale. La captation vidéo entière du procès constituera un matériau d’importance pour la postérité. Une leçon pour les futures générations que le respect de l’Etat de droit doit demeurer notre boussole.