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Charles Aznavour: « La France et moi, nous nous sommes adoptés »


À 85 ans, l’artiste, le militant, le citoyen Charles Aznavour nous livre ses souvenirs, nous fait part de ses combats, sans omettre ses « coups de gueule ». Entretien avec un grand homme.


© Jean-Baptiste Mondino
© Jean-Baptiste Mondino

Votre ouvrage À voix basse a une fonction miroir : la jeune génération peut s’y reconnaître…

Charles Aznavour : Je suis un peu ce personnage : « Lui, il a réussi, avec ses difficultés, donc moi aussi, je peux réussir. »

C’est cela que je veux inculquer à la jeunesse : ne pas baisser les bras devant non pas la critique constructive et qui aide l’artiste, mais la méchante critique.

Pour vous, le public importe davantage que la presse et la critique…

C. A. : Je suis la preuve vivante de la mauvaise critique pendant plus de vingt-cinq ans. Et quand je dis « mauvaise », c’était une entreprise de démolition. Si on  fouille dans les archives, on lit qu’il ne fallait « pas laisser chanter les infirmes, et pourquoi pas les jambes de bois ! » Ou alors : « La chanson est pas mal mais que le chanteur est mauvais ! » Si j’avais baissé les bras, je ne serais pas là où je suis. Ce qui prouve qu’il faut foncer, tête baissée, silencieusement.

Vous avez chanté sur l’album de Kery James, pourquoi ?

C. A. : Pourquoi pas ! C’est ça qu’il faudrait dire ! Je ne peux pas toujours chanter avec Franck Sinatra, Céline Dion ou encore Diane Reeves et refuser de chanter avec Kery James. Que cela voudrait-il dire ? Que je n’ai aucune humilité et que ce qui m’intéresse serait de ne chanter qu’avec les plus grands noms mondiaux ?

Votre univers musical est vaste : chanson française, jazz, mambo... Que pensez-vous de la musique actuelle ?

C. A. : Depuis une douzaine d’années, la musique manque de mélodie. On ne peut pas toujours penser au rythme. Dans tous les pays, il existe de grands mélodistes : Tom Jobim, au Brésil ; Mohamed Abdelwahab, en Égypte ; Michel Legrand et Gilbert Bécaud en France… La jeunesse est arrivée avec sa musique d’origine (salsa, musique algérienne…), mariée avec la manière d’écrire à la française cela donne de très bons textes ; mais ceux qui accomplissent cet effort ne sont pas nombreux.

La faute à qui ? La faute à quoi ?

C. A. : Nous n’avons pas comme aux États-Unis de grands compositeurs qui viennent à la télévision pour enseigner leur savoir aux jeunes gens. Alors on a inventé la Star Academy, très bonne émission de variétés, mais de loin pas une académie ! Peut-on apprendre à jouer la comédie, à danser en quatre mois et devenir une star en quelques semaines ? Preuve a été faite que ce sont les perdants qui ont fait carrière : obligés de se battre, ils ont compris que c’est grâce au travail et à la curiosité qu’ils pouvaient survivre. Chercher le vedettariat immédiat, c’est la fin d’une carrière à court terme !

Vous représentez la culture française hors de nos frontières. Revanche sur la vie ou aboutissement d’un parcours ?

C. A. : Ce n’est pas une revanche sur la vie. Je l’ai simplement fait dans une langue qui n’est pas celle de ma famille. Mes parents n’avaient pas de culture française du tout. Mais je ne suis pas le seul ! Georges Moustaki, Guy Béart… Le français apporte énormément pour celui qui aime écrire.

Vous êtes aussi ambassadeur d’Arménie. Le protocole signé en octobre dernier entre l’Arménie et la Turquie marque un tournant historique.

C. A. : Les deux pays sont prêts à s’ouvrir. Mais ce n’est pas facile. Il reste encore une opposition chez certains Arméniens (de la diaspora) et chez certains Turcs. Le protocole est une très bonne avancée. Je veux simplement qu’il y ait un dialogue et que l’on discute. Et même si l’on se dispute, ce ne sera peut-être pas  mauvais. Je ne parle pas comme un politicien.

Comme un citoyen du monde ?

C. A. : Oui, mais avant tout je suis Français. Il n’est pas question de dire « Arménien de France », je suis Français d’origine arménienne. Nous vivons un melting- pot fantastique, où on ne peut se permettre de dire qu’untel est un Arabe, untel est un Chinois, untel est un Juif, untel est un Arménien. Cela ne veut rien dire depuis longtemps ! Dans notre famille, on trouve toutes les religions et on est presque arrivés à avoir toutes les couleurs, j’en suis très content et cela se passe merveilleusement. Je dis souvent que je suis la famille Benetton du spectacle.

Quelles sont les valeurs qui vous animent ?

C. A. : Je suis très vieille garde ! Quand on gagne autant d’argent au football, on apprend La Marseillaise ! Ce n’est pas difficile d’en apprendre un couplet et le refrain ! Dans le pays qui vous nourrit et que l’on aime, il faut tout faire pour être totalement adopté. Je ne l’ai pas été facilement, vous savez. Quand on voit les Français les plus aimés : Zidane, Noah, moi… On est tous différents.

C’est ce qui montre la force de la France finalement…

C. A. : Oui. Certains disent que la France est antimusulmans anti-juifs, il ne faut pas généraliser. On parle d’une minorité qui est « anti- » : combien sont-ils au final ? En regard, combien sont-ils à défendre des causes justes ? À descendre dans la rue ! Quand il y a eu l’expulsion des trois Afghans, ce fut une véritable  levée de boucliers ! Les trois malheureux qu’on a renvoyés, cela me fait mal au ventre, mal au coeur... J’ai la grande gueule, mais personne ne m’en veut !

Parce que vous avez traversé le siècle ! Vous avez une certaine aura, vous pouvez maintenant vous le permettre.

C. A. : Je peux me le permettre, car je crois que je me suis bien conduit dans la vie. Et j’ai été juste avec les gens autour de moi. J’ai toujours aidé ceux que j’ai pu, 
bien qu’on ne puisse aider tout le monde.

Justement, vous avez créé l’association Aznavour pour l’Arménie.

C. A. : C’est le pays de mes racines, ce n’est pas le pays de mes parents, contrairement à ce que les gens pensent, je n’y suis pas né non plus. Je pense que,  pour le pays de ses racines, l’on doit s’activer quand on en a la possibilité et les moyens.

Quand on reste soi-même, on garde toujours le passé historique de sa propre généalogie…

C. A. : Le génocide des Arméniens, je ne l’ai pas connu. Les parents de ma mère ont tous été décimés et du côté de mon père il n’y a rien eu. J’aurai très bien pu ne pas le ressentir, mais je le ressens. C’est la seule chose que je défends véritablement.Le dialogue turco-arménien, il faut y venir. Il faut pouvoir enterrer nos morts décemment.

Vous dites aussi vous atteler à la situation des Arméniens de confession musulmane.

C. A. : Ils sont mal vus par les Turcs et ne sont pas reconnus par les Arméniens ; ce sont quand même des Arméniens ! Nous avons de belles mosquées en  Arménie. J’en ai parlé au président [arménien]. Je lui ai dit : vous avez sauvé ce que Staline voulait démolir et que l’Iran réhabilite en ce moment, nous sommes une nouvelle nation, où on rencontre des juifs, des musulmans, des chrétiens des athées, des protestants… Je vais même plus loin : des mafias, des maquereaux, des prostituées… On ne peut pas refuser un groupe de gens qui, pour sauver leurs familles, ont préféré devenir musulmans. Je veux dire la même chose aux Turcs : il ne faut pas les abandonner. Vous voyez, mes petites guerres à moi sont tout à fait particulières.

Quelles sont-elles, précisément, vos petites guerres ?

C. A. : Ce sont des choses qui ne paraissent pas importantes pour certains, mais qui touchent les gens au plus profond et leur détruisent la vie. Des gens sont montrés du doigt, ce n’est pas bien : il faut défendre les minorités. De même, le père qui ne réussit pas à avoir un logement décent pour ses enfants, c’est très grave. Nous avons vécu dans un logement de 25 m2 pour cinq personnes : mon père, ma mère, ma grand-mère, ma soeur et moi, avec les toilettes à l’étage au-dessus, pas d’eau, le broc d’eau et une cuvette... Les parents dormaient derrière un rideau, la grand-mère dans un lit qu’on ouvrait et les enfants comme ils pouvaient. J’ai connu tout cela, je sais ce que cela veut dire. Et mon père a tout fait pour qu’on en sorte. C’est un homme merveilleusement optimiste. Maintenant, j’aide des personnes mal logées. C’est un de mes combats.

Vous parlez de combat, vous agissez au sein d’une association ?

C. A. : Non, j’agis seul, je vais voir le préfet et lui fais part de la situation de familles qui vivent depuis des années dans le même taudis. J’agis pour les personnes déplacées : elles sont en France depuis quinze ans, n’ont pas leurs papiers, ont fondé une famille, paient leurs impôts et sont odieusement mal logées, dans des lieux insalubres, où le feu prend : des enfants tués, des femmes brûlées. Mon combat, c’est celui-là : qu’ils puissent se loger correctement et aient  définitivement leurs cartes de résident pour pouvoir travailler. Fils d’immigrants, quand on l’est, on n’en sort jamais. On a toujours un poids sur les épaules ou alors c’est que l’on n’a pas de coeur.

Propos recueillis par Huê Trinh Nguyên le Mardi 1 Décembre 2009

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