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Cannes : Yes, we Cannes !


Les esprits évoluent et les municipalités accordent aux musulmans d’ériger des lieux de culte dignes de ce nom. La ville de Cannes a, comme bien d’autres villes françaises et européennes, un nouveau défi à relever : celui de construire un lieu de culte pour les musulmans.


© France Keyser
© France Keyser
Elle compte aujourd’hui non pas une, mais deux mosquées. Un phénomène que beaucoup ont du mal à croire, lorsqu’on leur dit qu’il en existe bien deux. Cannes fait partie du département des Alpes-Maritimes et de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, et abrite bien en dehors du glamour, des strass, paillettes et autres sunlights, des mosquées. Ce qui la fait paraître plus sage mais également plus ouverte.

Un lieu de prière indépendant existait déjà depuis plusieurs années, au centre-ville. Mais, certains jours, au sein de cette même mosquée, le nombre de pratiquants était tel que les fidèles en étaient réduits à se rassembler dans la rue. Les habitants du quartier de La Bocca, situé à l’ouest de la ville, se déplaçaient en voiture pour aller au centre-ville et pouvoir prier convenablement. Les plus jeunes et ceux qui n’étaient pas véhiculés avaient plus de difficultés pour s’y rendre.

Depuis quelques années se posait donc le problème d’un lieu de culte pour les habitants de La Bocca. Pour pallier ce manque, une mosquée va leur être construite. Le lieu en est encore au stade de préconstruction. Le député-maire de Cannes, Bernard Brochand (UMP), avait demandé à David Lisnard, premier adjoint, de diriger ce projet. Et c’est à bras-le-corps que ce dernier a décidé de mener à bien cette mission : « Il vrai que la démarche peut paraître  contradictoire vis-à-vis de la loi de 1905. Néanmoins, cette même loi rappelle aux pouvoirs publics le devoir de garantir le libre exercice des cultes, souligne-t-il. C’est donc mon devoir d’élu local, et je m’engage sur le sujet sans complexe. »

L’implantation de mosquées – qui plus est dans un département où l’extrême droite garde de solides défenses – fait face aux préjugés, comme le terrorisme ou les prières clandestines dans les caves et sous-sols d’immeuble. Des préjugés combattus par M. Lisnard, qui défend bec et ongle le projet. « Les Français musulmans ont le droit de pouvoir vivre dignement leur culte », insistet- il. Sans manquer d’ajouter : « Parallèlement, ils ont aussi des devoirs. »
La Bocca (à g.) et le Centre Al-Madina al-Mounawara (à dr.) © France Keyser
La Bocca (à g.) et le Centre Al-Madina al-Mounawara (à dr.) © France Keyser

Une mosquée typiquement cannoise

Miséricorde et liberté. Jusqu’en 2005, les musulmans du quartier de La Bocca priaient au foyer Sonacotra de Sainte-Jeanne, mais la salle fut subitement fermée. Les fidèles se sont alors retrouvés à l’extérieur pour prier, dans des conditions précaires, voire insalubres : un bidon pour les ablutions, une bâche fixée sur des palettes de bois… La ville a donc été saisie d’une demande d’un lieu de prière à destination du culte musulman de Cannes-La Bocca. Malgré les réticences de certains, le projet a dans son ensemble été accueilli à bras ouverts. C’est ainsi que, le 26 novembre 2006, l’Association des musulmans du bassin cannois (AMBC) expose à la presse et au grand public, enthousiaste, son projet de mosquée. Peu après, la première pierre est posée, dans le périmètre du futur lieu de culte, par le maire de Cannes Bernard Brochand, en présence de Louisa Hemaïssia, présidente de l’AMBC, et de Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et alors président du Conseil français du culte musulman.

Design et modernité
 
Le futur bâtiment cultuel, conçu par l’architecte Emile Di Matteo (une première pour l’architecte), sera atypique et ne ressemblera en rien aux mosquées habituelles : ici pas de minaret ni d’ornement oriental. L’édifice sera résolument design et moderne – à l’image de Cannes, ville de renom international et haut lieu touristique – et se nommera Mosquée de la Miséricorde et de la Liberté.

Celle-ci pourra accueillir 250 fidèles, un chiffre qui semble peu élevé par rapport à la communauté concernée. Des salles culturelles dispensant des cours d’alphabétisation et d’instruction civique, du type « islam et valeurs républicaines », sont prévues sous le même toit. D’après Louisa Hémaïssia, « la priorité sera les cours d’arabe et l’enseignement du Coran ». Le terrain mis à la disposition de l’AMBC pour un euro symbolique par la mairie ne demande donc plus qu’à être bâti. Afin d’éviter toute ingérence étrangère, le financement de la construction sera exclusivement d’origine française. Concernant la collecte de fonds pour débuter les travaux, la présidente de l’AMBC s’explique : « Actuellement nous sommes en pourparlers avec un éventuel donateur et la signature devrait s’effectuer bientôt. Ce sont des avocats de Paris qui s’occupent de gérer le dossier, et si tel est le cas on pourra voir le projet aboutir d’ici à 2011, insha Allah. »

En attendant que l’édifice soit bâti, les fidèles disposent déjà d’une grande salle de prière pour les hommes, qui peut accueillir environ 200 personnes. Et à quelques mètres de là se trouve une seconde salle pour les femmes, toute recouverte de tapis et aménagée comme il se doit pour pouvoir prier décemment et en toute sérénité. À l’extérieur, on peut apercevoir un potager près de la salle des femmes. L’autoroute se situe non loin du futur monument. Néanmoins, l’endroit reste calme et propice au recueillement. 

Pour l’instant, un imam intérimaire est présent pour le prêche du vendredi, un prêche prononcé en arabe et en français. Pour ce qui est de l’identité du futur imam de la nouvelle mosquée, l’AMBC est toujours en quête de la perle rare…


Une mosquée au centre des attentions

AL-MADINA AL-MOUNAWARA. Un grand portail vert laisse entrevoir une longue allée ensoleillée. Là, une mosquée, située en plein coeur de Cannes, à 300 mètres de la Croisette. Al-Madina al-Mounawara, tel est son nom, est un lieu indépendant, entièrement géré par une association. 
 
La matinée commence bien pour les bénévoles, la préparation du lieu s’organise afin d’accueillir les fidèles pour la prière du vendredi (jumu’a). Chacun a une tâche bien définie à accomplir : l’eau est jetée sur le sol, le coin des ablutions est astiqué à fond. Le grand ménage a bel et bien commencé. « Trois jours à l’avance, on commence déjà à tout nettoyer », explique le recteur Mustapha Dali. L’hygiène est ici plus que de rigueur. Loubna, une mère au foyer de 25 ans, est une joyeuse bénévole et une fidèle de la mosquée : « Je viens pour gagner des hassanat [bonnes actions], j’aide souvent à nettoyer, je trouve cette mosquée très bien et très belle. » 
 
À l’étage, les fenêtres, donnant plein sud, laissent apparaître une luminosité qui fait ressortir le blanc immaculé des murs. On y trouve les bureaux administratifs ainsi que plusieurs salles, dont une bibliothèque, un coin informatique ainsi qu’une large salle de projection, mais également de lecture ou de recueillement. Il fut un temps où l’association possédait un centre culturel en plus du lieu de prière. Mais la mosquée a finalement pris le pas sur le centre, faute de moyens. 

Citoyen et universel
 
Malgré tout le mal que se donnent les bénévoles ainsi que Mustapha Dali, l’endroit est loin d’avoir fait l’unanimité : « J’ai dû batailler dur contre les colocataires, les syndics, le Front national et autres… J’étais en minorité. » En effet, plusieurs commerçants et autres propriétaires et locataires des alentours s’étaient insurgés contre les fréquentations accrues lors des rassemblements de la prière du vendredi ou par temps de fête (Aïd el-Fitr, Aïd el-Kébir). C’est le combat que Mustapha Dali a dû mener pour être reconnu comme un citoyen honnête et libre, qui se bat pour ses convictions et pour le bien-être de sa communauté. « Ici vous ne trouverez aucune ethnie particulière, déclare-t-il. C’est la mosquée de tout le monde, une mosquée universelle. » Son prochain objectif : l’extension de la mosquée à 1 500 m2. Le financement n’est ici pas un problème, des mécènes importants vivant à Cannes sont prêts à mettre la main à la poche. Reste l’accord de la mairie, car le terrain sur lequel l’extension est prévue correspond au tiers du square mitoyen à la mosquée. « Dès le départ, j’ai voulu inscrire notre projet cultuel dans le cadre la laïcité, en le plaçant sous le statut de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État, souligne M. Dali. Le paradoxe est que l’on nous empêche de réaliser ce qui est écrit dans la loi. En tant que recteur, je revendique l’application de la laïcité au culte musulman. »

La Cité des festivals
 
Croisette. Cannes est incontestablement l’une des capitales mondiales du cinéma. Tous les ans, le célèbre Festival international du film, créé en 1946, s’y installe. Ville de paillettes, de strass et de stars. C’est the place to be seen (l’endroit où il faut être vu), le paradis des nantis de ce monde. Accueillant des touristes dits de luxe ou pas… Venant de tous horizons, notamment du Moyen-Orient : princes saoudiens, émirs... Cannes est cosmopolite, et se doit de rester à la hauteur des espérances de ses habitants, tout en satisfaisant également ses estivants, qui triplent la population cannoise en saison touristique. Rare ville de province de plus de 50 000 habitants à ne faire partie d’aucune intercommunalité, elle abrite le siège social de Thales Alenia Space au Centre spatial de Cannes Mandelieu, premier constructeur de satellites en Europe. 

David Lisnard (à g.), premier adjoint au maire, délégué aux cultes, et Bernard Brochand, député-maire de Cannes. © France Keyser
David Lisnard (à g.), premier adjoint au maire, délégué aux cultes, et Bernard Brochand, député-maire de Cannes. © France Keyser
« C’est une question de dignité humaine »

Le projet de la mosquée de Cannes-La Bocca a largement été impulsé par la municipalité. C’est David Lisnard, premier adjoint au maire, qui est chargé des cultes.

Pourquoi une mairie s’occupe-t-elle de questions relevant du religieux ?
La gestion de la cité conduit à traiter des demandes d’attribution de salles pour la pratique sportive, culturelle… et religieuse. Les Cannois de confession musulmane représentent entre 8 et 10 % de la population totale. La ville de Cannes, dans un souci permanent d’équité et de respect, doit garantir à chaque citoyen français la liberté du culte.

Pourquoi la ville s’implique-t-elle autant dans ce projet ?
Quelle que soit la religion, le droit de la pratiquer est fondamental. Or il se développait à La Bocca ce que l’on appelle un islam des caves et il était hors de question que cela dure plus longtemps, c’est une question de dignité humaine.

Comment l’entourage politique et la ville en général ont considéré le projet ?
J’ai été évidemment soutenu par le maire, mais certains n’étaient pas très à l’aise avec le sujet : autant certains partis politiques que les habitants. J’ai décidé
de mettre tout le monde en situation de responsabilité. Chacun a été entendu : les partis de tout bord, élus, sous-préfet, pouvoirs publics, leaders religieux... Comme disait Churchill : « On ne résout pas un problème en le mettant de côté. »
Construire un islam de France, c’est participer à un objectif de paix sociale et d’unité nationale. Avoir l’esprit patriotique et être heureux de vivre tous ensemble en étant fier d’être Français, voilà ce que l’on souhaite.


Repères
Mosquée de Cannes-La Bocca : 
• 26 novembre 2006 : présentation en 3D du projet de mosquée du quartier de La Bocca.
• 2007 : début de construction prévu, reporté pour 2011 par manque de fonds collectés.
• Financement : 2 millions d’euros, collectés par l’AMBC ainsi que par les fidèles ; les fonds sont exclusivement français.
• Superficie : 2 000 m2 de terrain loué par la mairie pour 1 € symbolique, bail emphytéotique de 97 ans. 800 m2 de bâti.
• Capacité d’accueil : 250 personnes
Mosquée de Cannes – Centre Al-Madina al-Mounawara :
• Octobre 1998 : achat des locaux (200 000 €) ;
• 1999-2001 : travaux (300 000 €).
• 1999-2000 : création du centre socio-culturel Ibn Khaldun, qui prend possession des locaux sous forme de bail consenti par M. Hafiz, devant notaire.
• Novembre 2001 : une fois les travaux de mise en conformité effectués, création de l’association cultuelle Al-Madina Al-Mounawara. Ouverture de la mosquée selon la loi de 1905.
• Superficie : 629 m2 (sur deux étages) sur 360 m2 d’espace extérieur.
• Capacité d’accueil : 300 personnes.

© France Keyser
© France Keyser
Portrait

Mustapha Dali, recteur depuis 1999, est l’un des représentants de l’islam les plus actifs des Alpes-Maritimes. À 61 ans, ce père de famille de quatre enfants est un fervent partisan d’un islam indépendant dans le cadre de la laïcité républicaine et espère voir renaître un islam libre, conciliant valeurs de la laïcité et éthique musulmane. Titulaire d’un bac philo, il fut autrefois attiré par la littérature et les arts. Formation d’acteur à Paris et formation artistique dans le monde du théâtre et du cinéma. Puis professeur d’arts dramatiques à Téhéran de 1970 à 1973.  À partir de 1982, il arrête brusquement ses activités artistiques, pour oeuvrer à la promotion de sa religion et au combat contre les discriminations.  Engagement qui se poursuit encore à ce jour au sein de sa mosquée, « et partout où la nécessité existe de faire prévaloir la justice et le droit ». 


Reportage de Sabrina Douhab le Mardi 1 Septembre 2009


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