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Amine Kouider: « Le chef d’orchestre : un métier de manager »



Artiste pour la paix de l’Unesco, Amine Kouider a dirigé nombre de formations, en tant que chef d’orchestre invité, directeur musical ou directeur artistique. Ce maestro ambitionne d’introduire, davantage encore, instruments traditionnels et oeuvres de la musique arabo-andalouse au coeur d’un orchestre symphonique.


© Lahcène Abib
© Lahcène Abib

Vous avez démarré très jeune la musique…

Amine Kouider : Mes parents ont toujours aimé la musique, mais n’ont pas eu l’occasion d’en faire du temps de la guerre. Mon père grattait sur une guitare comme amateur, il aimait beaucoup la musique chaâbi (musique populaire algéroise) et la musique classique ; et ma mère, la musique arabo-andalouse. Mon père m’a acheté un violon quand j’ai eu 7 ans, j’étais heureux d’en jouer, mais, à cet âge-là, je ne savais pas que j’allais en faire mon métier.

Vous enseignez maintenant ?

A. K. : Oui, j’enseigne depuis près d’une vingtaine d’années. Dès l’âge de 19 ans, j’étais enseignant, à Alger, puis pendant deux-trois ans. Je suis ensuite venu en France et j’y enseigne depuis quinze ans : le solfège, qu’on appelle aujourd’hui la formation musicale, mais aussi le violon et la direction d’orchestre. 

En quoi consiste la formation de chef d’orchestre ?

A. K. : Ce n’est pas un métier qui s’invente, il a des bases très précises, qui requiert un travail très technique et théorique. Sans oublier l’aspect psychologique. Car un orchestre est une microsociété, et un chef d’orchestre doit gérer l’orchestre au mieux : « sentir » le groupe, savoir le motiver, savoir à quel moment mettre la pression…

Un rôle qui va bien au-delà de la fonction artistique…

A. K. : Quand j’étais directeur musical de l’Orchestre international de Paris, on avait donné un concert pour la société de conseil Ernst&Young. À la suite de cela, l’entreprise m’avait invité à parler de mon métier à de jeunes cadres : comment diriger et manager un groupe, même dans l’aspect musical. Un autre pan de la direction d’orchestre d’ailleurs, c’est le travail d’initiative, de communication, la finance, la gestion… Aujourd’hui, le mythe du chef d’orchestre, les cheveux en l’air,  qui ne sait pas compter et est complètement dans les nuages, cela n’existe plus ! 

Vous avez été chef d’orchestre très jeune aussi ?

A. K. : Jeune… j’ai commencé à 22 ans ; mais pas très jeune, car il y en a qui commencent à 18 ans ! À 25 ans, je dirigeais un orchestre professionnel, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille. C’est une très grande expérience car j’avais étudié à Marseille et trois ans plus tard je dirigeais mes anciens professeurs [rires] ! C’est la première phase du métier : savoir diriger un orchestre, choisir et diriger un programme. La direction musicale et artistique est venue plus tard, deux fonctions que j’ai exercées respectivement à l’Orchestre international de Paris et à l’Orchestre symphonique national d’Algérie.

L’Orchestre symphonique d’Algérie existait auparavant ?

A. K. : Oui, mais il sommeillait. L’Algérie sortait de ses dix années sombres. En 2001, il y a eu une grande politique culturelle d’ouverture, j’ai donc été à l’origine de la relance de l’Orchestre, qui existait depuis 1997. 

Mais ce n’était pas difficile de réveiller cette institution ?

A. K. : Oui, il est toujours difficile de convaincre de la nécessité d’avoir un orchestre, ce qu’il représente en tant que vecteur de communication extraordinaire, c’est un moyen aussi d’évaluer la bonne santé culturelle d’un pays, d’une ville… donc c’était très compliqué.

Quel public assistait aux concerts en Algérie ?

A. K. : Le public, en Algérie, est formidable : il est très curieux et a une très grande capacité émotionnelle à apprécier les belles choses. Quand nous avons monté Don Giovanni, de Mozart, on se posait la question : comment, quarante plus tard (de 1962 à 2001…), le public allait-il accueillir cette oeuvre ? Or, dans la salle, 90 % du public était algérien : bien sûr quelques cadres et des étudiants, mais aussi le grand public.

En quoi votre double culture influence-t-elle votre art ?

A. K. : De deux façons. Quand je dirige des oeuvres classiques, je les dirige avec ma sensibilité, avec beaucoup d’émotions. Cela a toujours été très remarqué par le public avec les orchestres que j’ai dirigés, notamment l’Orchestre national du capitole de Toulouse, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, l’Opéra de Nice… Lors des répétitions, cela se traduit par une grande écoute et une attitude moins dirigiste des musiciens, et un engagement total et très émotif durant le concert. Cela, les musiciens apprécient beaucoup…quand, évidemment, c’est fait dans les règles de l’art, avec un niveau technique irréprochable ! Les musiciens jugent un chef d’orchestre au bout des trois premières minutes…

Et l’autre façon ?

A. K. : Le deuxième pan de ma double culture est d’introduire de la musique arabo-andalouse lors de mes concerts. À l’UNESCO, j’ai orchestré des oeuvres de la musique arabo-andalouse avec un orchestre symphonique. En Algérie, j’ai introduit des instruments traditionnels dans l’orchestre symphonique, jouant des oeuvres classiques comme Carmina Burana, de Carl Orff.
On occulte beaucoup ce que la musique arabe a apporté à la musique classique occidentale. Par exemple, la suite de Bach… La suite était un genre musical composé de cinq mouvements et la nouba était composée de cinq mouvements, le chiffre 5 est symbolique dans la religion musulmane : les cinq prières de la journée, les cinq piliers de l’islam…

Quel est votre rapport à la spiritualité ?

A. K. : L’islam m’a apporté énormément, je le pratique non pas par tradition, mais par conviction profonde. Je me sens en harmonie entre ma foi et le métier que je fais : on cultive le beau, le respect de l’autre, le don de soi, accepter l’autre quel qu’il soit. L’un des fondements de l’islam, c’est aussi cela : l’amour, aimer son prochain, ne pas faire de mal à l’autre.

La culture est-elle un moyen de changer le monde ?

A. K. : C’est un moyen formidable pour sensibiliser les politiciens à oeuvrer de manière concrète, mais, en soi, ce n’est pas une solution directe. Il y a de très beaux concerts qui parlent de paix mais cela n’empêche pas toutes les horreurs du monde. J’ai appris à être méfiant de toute la communication qui vante de grands principes mais qui, en réalité, ne s’appliquent pas. En revanche, l’art et la musique ont ce pouvoir de faire connaître la différence de l’autre et d’en avoir  moins peur, si ce n’est de l’admiration, en tout cas accepter l’autre.

Faites-vous passer un message dans votre pratique artistique ?

A. K. : À travers les oeuvres de nombre de compositeurs, la beauté s’exprime et apaise. La beauté est universelle, on n’a pas besoin d’expliquer la beauté ni de faire passer un message : la musique a une incidence positive sur l’être humain.

Bio Express

Voici un chef d’orchestre au parcours fulgurant. Né à Alger en 1967, Amine Kouider étudie le violon au Conservatoire d’Alger et remporte dès le plus jeune âge plusieurs premiers prix.
En 1990, il s’envole vers l’Europe pour se former au Conservatoire de Marseille, de Paris puis de Copenhague. Il en sort diplômé en violon, en direction l’orchestre et en direction de choeur ; il obtient en parallèle une licence en musicologie. Aujourd’hui chef d’orchestre confirmé, il a dirigé plusieurs Orchestres philharmoniques en France et à l’étranger : Marseille, Monte-Carlo, Nice, Strasbourg, Toulon, Mulhouse… mais aussi Bucarest, Le Caire, Durban, Saint-Pétersbourg…
De 1998 à 2004, Amine Kouider est nommé directeur musical de l’Orchestre international de Paris, sous tutelle des ministères de l’Éducation nationale et des Affaires étrangères. 
En 2001, il est à l’origine de la réouverture de l’Opéra d’Alger, et en assure la direction artistique jusqu’en 2005. Pour les saisons 2001-2002 et 2007-2008, il est aussi directeur artistique de l’Orchestre symphonique national d’Algérie. Le Choeur philharmonique international (CPI), qu’Amine Kouider crée en 1997, réunit à Paris plus de 140 choristes.
Son prochain concert « L’âme russe », avec des oeuvres de Tchaïkovski et de Godounov, aura lieu le 24 juin, à l’UNESCO.


Propos recueillis par Huê Trinh Nguyên le Lundi 1 Mars 2010

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