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Abd Al Malik: « C’est l’islam qui m’a fait aimer la République et mon pays, la France »



Trois albums solo et une moisson de prix dans la besace, Abd Al Malik livre son dernier opus, Château Rouge. 14 titres dans les bacs, le 8 novembre, qui explorent de nouvelles veines musicales mais toujours les mêmes credo, avant la tournée prévue pour mars 2011.


© BFC
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Comment vous est venu Château Rouge ?

Abd Al Malik : Début 2010, j’étais en train de terminer ma tournée en même temps que je démarrais la promotion de mon dernier livre, La Guerre des  banlieues n’aura pas lieu. Mon grand-père venait de décéder. Je ne suis pas retourné au Congo depuis tout petit et lui n’a mis les pieds en France que le temps de faire la guerre [la Seconde Guerre mondiale, ndlr], mais nous étions très liés et il était un vrai repère dans ma famille. Avec mon frère aîné Bilal et mon épouse Wallen, on   voulu lui rendre hommage ainsi qu’à la musique africaine et à l’Afrique, mais à notre manière. On a eu envie de faire un disque qui célèbre la vie, qui ne soit pas dans le pathos. On l’a réalisé sur le vif, à chaud, voulant que ça transparaisse dans une large palette de sentiments et un florilège musical.

Vous êtes-vous rendu à Brazza pour l’enterrement de votre grand-père Valentin ?

A.A.M : Non. Mais au Congo, on filme les enterrements – je dis d’ailleurs dans le morceau : « Je pleurais à travers l’écran ». On a vu le DVD. La famille et les gens venaient, regardaient… Moi, c’était la première fois que je vivais cela. Dans le pays de mes parents, les gens pleurent beaucoup durant le deuil. Il y a un côté un  peu glauque et, en même temps, on y raconte des histoires… Mon grand-père est mort centenaire ; mais son oncle, mon arrière-grand-oncle, âgé de 134 ans, est encore vivant. Il a fait un discours sur sa dépouille. J’ai pu suivre tout cela grâce à la vidéo.

« Ma Jolie », le single, semble gai et se révèle sombre. Pourquoi ce double jeu ?

A.A.M : Je respecte l’intelligence de mon public. La vie est complexe. Cet homme bat celle qu’il aime. C’est inacceptable. Mais tous les hommes qui le font vous diront  qu’ils aiment leur femme. On ne se rend pas immédiatement compte que quelqu’un commet des violences domestiques… 

Dans le clip, vous qui avez une image de gars plutôt sérieux, sinon sentencieux, jouez au love singer à lunettes fumées. D’où vient cette autodérision ?

A.A.M : Je ris beaucoup de moi. Un adage soufi dit : « Trop sérieux n’est pas très sérieux. » Je suis quelqu’un qui aime rire et je sais aussi être sérieux. Je ne fais pas juste de la musique. Pour moi, faire un disque est éminemment politique, pas au sens partisan ou de politique politicienne, mais au sens d’une implication dans la cité.

Vous croyez vraiment que vous pouvez influencer quelqu’un ?

A.A.M : Je ne suis qu’un saltimbanque. Je ne suis porte-parole de rien, mais ce saltimbanque peut marquer l’imaginaire de quelqu’un et faire bouger les choses, à son petit niveau. Je crois que d’où l’on est, on peut tous influer de proche en proche, faire bouger ce pays, ce monde.

Lors de la nomination de ministres issus de la diversité, avez-vous cru à un changement ?

A.A.M : Je crois aux actes. Le symbole compte. Mais s’il ne s’accompagne pas d’actions concrètes sur le terrain, c’est criminel.

Que pensez-vous des polémiques soulevées autour de l’identité nationale, de la burqa et de la déchéance de nationalité ?

A.A.M : La manière dont elles ont été gérées est irresponsable. Lors du débat sur l’identité nationale notamment, cela a été terrible. Poser une thématique sociétale, en soi, pourquoi pas ? Mais ce doit être un moyen de rassembler, pas de diviser les gens. On met de l’huile sur le feu, on dresse les gens les uns contre les autres. On veut ôter la nationalité française à celui qui aurait tué un policier. Je voudrais savoir : si un Français « gaulois » tue un policier, que se passe-t-il ? C’est  gravissime, ce deux poids-deux mesures ! La Constitution établit l’égalité des droits et des devoirs pour tous les Français. Il n’y a pas de Français de première zone et les autres. Mais, pour citer le philosophe Alain, à nous de manifester notre désaccord. Des gens, tant des « Gaulois » que des Français issus de l’immigration, disent non.

Comment expliquer que l’islam ait aussi mauvaise presse ?

A.A.M : Tout part du 11-Septembre 2001. Après cet événement, il était évident que cela allait être chaud. Pourquoi des gens dotés de réflexion « buggent » dès qu’il s’agit d’islam ? C’est fou ! Il y a une vraie confusion et une réelle méconnaissance.
Beaucoup pensent que l’islam est une religion violente par nature. Beaucoup parlent d’islam politique alors que ça n’existe pas, c’est une hérésie ! Tant qu’on sera dans les amalgames sans essayer de connaître l’autre, on n’avancera pas. On dit qu’il faut un islam de France, mais on fait toujours référence à d’autres pays ou à des phénomènes marginaux qu’on monte en épingle à des fins électoralistes.
Parfois, je vois à la télé des émissions sur l’islam sans qu’il y ait un musulman sur le plateau. Imaginez un débat sur la physique quantique sans physicien ! Il y a une irresponsabilité si criante qu’elle fait mal. Le directeur de rédaction d’une chaîne doit avoir conscience de ce pouvoir qui existe entre ses mains. 

Vous êtes passé par le mouvement tabligh. Comment avez-vous découvert le soufisme ?

A.A.M : Il y a eu plein de rencontres, mais d’abord des lectures. La « révolution » dans ma vie a été de rencontrer mon maître spirituel [Sidi Hamza Al Qâdiri al Boutchichi, ndlr], ça a tout changé en moi : la manière de voir les choses, d’être au monde, de vivre la spiritualité.
C’est l’islam qui m’a fait aimer la République et mon pays, la France, à l’inverse de tout ce que l’on nous dit dans des reportages à deux balles, qui se saoulent au conflit des civilisations. 
J’ai trouvé cette paix intérieure par l’islam, mais je ne fais pas de prosélytisme. À chacun de la trouver comme il l’entend : l’un va le faire en jouant aux échecs, un  autre dira l’avoir trouvée grâce à l’art contemporain. Ce qui compte, c’est d’ouvrir son esprit. Peu importe comment, finalement. Si l’on veut vraiment faire avancer les choses, il faut le faire ensemble, riche de nos diversités. 


Vous ne craignez pas d’être taxé de consensuel ?

A.A.M : Je suis pour le consensus. Pour moi, c’est faire en sorte de travailler sur ce qui nous rassemble, non pas sur ce qui nous divise. Je ne suis pas là pour dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre ni être comme ils souhaitent me voir. Je suis dans la vie tel qu’on me voit, consensuel comme on dit. On n’est pas obligé de plaire à tout le monde, mais on doit à tous le respect.

Propos recueillis par Faïza Ghozali le Lundi 1 Novembre 2010

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